En-Corps 16

Habeas corpus

Anastasia Katsogianni*

 

« LOM, LOM de base, LOM cahun corps et nan-na Kun.

Faut le dire comme ça : il ahun… et non : il estun.

C’est l’avoir et pas l’être qui le caractérise [...]

J’ai ça, c’est son seul être ».

J. Lacan, “Joyce le Symptôme”

 

Dans son dernier ouvrage, L'usage des corps[1], le philosophe italien Giorgio Agamben revient sur ses avancées conceptuelles, notamment la vie nue de l'homme sacré[2], en reprenant la distinction aristotélicienne entre zoé (le simple fait de vivre, commun à tous les êtres vivants) et bios (la forme de vie propre à un individu ou à un groupe), afin de souligner que ce qui fait la différence de l'homme réside dans le fait que celui-ci est un animal parlant. Autrement dit, dans le logos qu'Agamben pose comme le « dispositif ontologique » de l'être humain. 

Dans les années '70, Lacan avait aussi particulièrement insisté sur le fait que le corps humain se distingue de celui de l'animal, puisque, corpsifié par la parole, il passe au registre de l'avoir[3]. En précisant « que l'homme ait un corps, soit qu'il parle avec son corps, autrement dit qu'il parlêtre de nature »[4], Lacan mettait donc en lumière que c'est le corps du symbolique qui décerne son corps à l'être humain «au point qu'il n'y serait pas, faute de pouvoir parler ». «Le premier corps fait le second de s'y incorporer »[5], notait-il dans « Radiophonie ».

Or, cette mystérieuse opération logico-somatique, telle que l'isole Lacan quand il parle de l'incidence du langage (logos) sur la matière vivante (soma), autrement dit du marquage du corps par le signifiant, n'est pas sans effets au niveau de la jouissance. Bien au contraire, elle résulte dans un dédoublement qui fait que « le corps parlant est divisé quant à sa jouissance », qu'« il n'est pas unitaire »[6], comme l'indique J.-A. Miller. D'un côté il y a la jouissance du corps, de l'autre côté la jouissance de la parole.

Le corps ne tient pas seulement à l'imaginaire qui lui donne sa forme et sa consistance, mais aussi au symbolique qui le distingue en le marquant comme Un, ainsi qu'au réel de la substance jouissante qui lui permet de s'exprimer en termes de pulsions et d'ex-sister sous la forme de sinthome, voire d'événement de corps.

En 1966, lors d'une discussion sur « La place de la psychanalyse dans la médecine », Lacan a pu prédire «la faille épistémo-somatique » qu'aurait comme résultat le progrès de la science sur la relation de la médecine avec le corps humain, en précisant que cela tient au fait de l'exclusion systématique de la dimension de la jouissance, voire à la méconnaissance épistémologique du fait qu'« un corps est quelque chose qui est fait pour jouir, jouir de soi même»[7].

Dès nos jours, la prévision de Lacan s'actualise, me semble-t-il, à travers les analyses d'Agamben qui, en suivant sur ce point Foucault, nous indique que ce qui caractérise notre époque c'est qu'à côté de la préoccupation bio-politique d'avoir un corps fort, sain, jeune etc., on constate un déclin du « habeas corpus » emblématique de la modernité politique. Or, ce déclin de l'avoir s'accompagne d'une éclosion de l'être, à savoir d'une réduction de l'homme au simple fait d'être vivant (p. ex. médicalisation de l'existence, identité bio-métrique) qui fait dire à Agamben que «la vie nue (…) est devenue partout la forme de vie dominante »[8].

La forme extrême de cette réduction de l'homme à la nudité de sa vie se présente à nous aujourd'hui à travers la tragédie sans fin des réfugies, figures contemporaines d'homines sacri, à savoir des milliers de corps placés dans des camps et dénudés de leurs droits civils, voire même des centaines de corps trouvés échoués sur les plages de la Grèce et de la Turquie et enterrés « à la va-vite », sans aucune inscription témoignant de la dimension signifiante de leur existence morte.

En suivant l'incitation que Lacan adresse à l'analyste à « rejoindre à son horizon la subjectivité de son époque », on dirait donc que la psychanalyse à l'aube du XXIème siècle, redéfinie comme clinique du parlêtre, doit revendiquer le corps, tant du discours de la science, que du discours du maître moderne, pour réintroduire les deux dimensions, celle de la jouissance et celle du signifiant, dont l'articulation fait le mystère propre à chaque corps parlant.

* Membre de la Société Hellénique de la NLS

 


[1]      Agamben G., L'usage des corps. Homo Sacer, IV, 2, Seuil, Paris 2015.

[2]      Cf. Agamben G., Homo Sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue, Seuil, Paris 1997. 

[3]    Lacan J., « Joyce le symptôme », Autres écrits, Seuil, Paris 2001, p.565-6.

[4]      Ibid.

[5]      Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, op.cit., p.409.

[6]      Miller J.-A., « L'inconscient et le corps parlant », présentation du thème du Xème Congrès de l'AMP.

[7]      Lacan J., « La place de la psychanalyse dans la médecine » (table ronde), Cahiers du Collège de Médecine, n.12 (1966), p.767.

[8]      Agamben G., L'usage des corps, op.cit., p.290.