En-Corps 15

L’art de la pointe d’une mise en scène cinématographique, qui nous regarde :

Spring Breakers, d’Harmony Korine.

 

Inma Guignard-Luz*

 

 

Ce qui m’a intéressé dans ce petit bijou cinématographique, tient à sa justesse de parcours, qui telle une flèche atteignant sa cible, semble n’éclairer la mise en scène de « la malédiction du sexe » que pour mieux accentuer les contours d’ombre de la chose corporelle pour les parlêtres.

 Un film qui, si bien semble tourner en rond dans une compulsion répétitive d’images qui se télescopent, ne laisse jamais le champ scopique se refermer sur le corps in visu. 

Si se  conjoignent dans une action permanente, la scène et le hors scène, le rêve et le réveil ; la pléthore d’images de chairs, rehausse à tout moment la volonté compulsive des corps parlants, à mimer ici, un semblant de jouissance qui se voudrait thématique et collectivisée dans la culture de notre temps ;  se menant jouir dans une quête illusoire d’identité  ( voulant  se trouver, se connaître, se reconnaître dans son mode de jouir) ;  des résonnances corporelles inaudibles parviennent au spectateur, dans les points de fuite au tableau,  troué par des faits qui vont sans dire.

 Montage cinématographique qui parvient avec brio à dé-monter de l’image, ce qui ne peut en aucun cas être filmé : Le corps séduisant en surface mais menaçant dans le fond, pour chacun.

 Le scénario mis en place par Korine met en crise toutes les structures culturelles régulatrices, sans que toutefois le film s’écroule, tant le point aveugle, organisateur du montage cinématographique, tient la route.

Concernant la narration, Korine déclarant avoir voulu faire de ce film, une méditation incroyable sur l’état de « la chose », la construit aussi, en forme de récit fluide tournant en boucle, inspirée par une énergie qu’il revendique sans logique ; les sons surgissent de toutes parts sans toutefois nous noyer. L’expérience qu’il a voulue physique parvient à nous traverser.

Je n’hésiterai pas à traiter ce film comme « l’Art d’élever l’impératif jouisseur d’époque à la dignité du mythe pour mieux le briser ».

Ambition réussie d’un film qui dépasse les « subjectivités », chères à l’époque.

Montage musical hallucinogène, où rap hardcore, pop guimauve, trip hypnotique rentrent en résonance, dans une Reprise d’une ballade de Britney Spears, icône de la réussite désenchantée de cette Amérique hégémonique de l’arrogance compulsive du savoir-pouvoir.

Le Spring Breakers, c’est les vacances en Floride que passent les étudiants américains après leurs examens de printemps et dont le principe est la volonté de faire l’expérience d’une jouissance mythique absolue, sans reste.

En s’attachant quelques jeunes starlettes en vogue des séries TV américaines, jouant le groupe de filles fauchées prêtes à tout pour vivre à fond le rêve américain, Korine nous avoue, que pour lui, tourner un film c’est en transgresser le sujet pour y déceler quelque chose de mystifié.

Guidée par mon propre regard du film, je dirais que le mythe transgressé ici, tient dans la croyance du rêve américain aux conceptualisations savantes pour broyer l’os que constitue le sexe ; Tient dans la fonction d’alibi des différences culturelles, sociales et de race, comme justification de la mésentente des sexes.

Quatre filles mises en scène circulant d’un lieu à l’autre, d’un temps à l’autre, sans en être apparemment affectées par la contradiction ni la différence ; reliées toutefois, chacune, par le fil invisible du tél portable, à l’autre de la famille hors scène, appelé à légitimer cette féroce volonté à se connaître, alors qu’elles sont aspirées, appareillées, dirait-on, par leurs singuliers excès corporels ingouvernables.

Des filles qui servent avec brio la mise en scène de jeunes sujets d’apparence féminine, voulant servir leur propre volonté de satisfaction illimitée, sans conséquence aucune. Se pensant comme des sujets sexués immanents ; Croyant partir, de soi-même, se faire soi-même. Ici, le vrai savoir, semble pris en otage par la volonté de jouir sans entraves dans un vouloir « Savoir jouir »!.

On assiste à une économie de la jouissance des corps, d’allure quasi mécanique ; Comme si quelque spectre technique à l’intérieur de la science moderne était parvenu à en diluer leur propre limite interne.

Pas de temps ni espace vide ; Korine mettant en scène des sujets expropriés de la possibilité de faire l’expérience du vide de la chose ; clos dans des champs thématiques d’un excès qui se voudrait homogénéisant et identitaire : Scène du braquage qui, dans le temps de l’action, défile en même temps, par la fenêtre de la voiture, comme un rêve ; comme un film qu’elles parviendraient à se jouer à elles-mêmes tout en y rentrant dedans ; slogan «  Spring Breakers » crié comme une ritournelle, cri de ralliement, chant mortifère des soldats allant au casse pipes, enivrées., chant de guerre, jusqu’au dernier assaut.

Et pourtant, s’il n’en existe aucune que ne s’inscrive dans cette chevauchée, elles ne s’y inscriront pas toutes pareilles. Korine introduisant l’imposteur qui, malgré lui-elles, les départagera : Alien, personnage bardé de breloques bling- bling, roi bouffon quelque peu romantique d’un royaume en carton-pâte, du tout avoir, va subir le putsch girl power qui en dénonce l’imposture en le dépassant à son propre jeu de Tiran quelque peu sentimental ; lui imposant la fellation simulée à ses propres armes.

Alien, interprété par James Franco, caïd pathétique en au moins Un, en les dédouanant de la prison où elles ont atterri, en tant que mineures, prend place, dans le tableau de la mascarade-imposture à cagoules roses et fusils à pompes.

En jouant magnifiquement son rôle de Kid du monde commercial Disney jusqu’à en crever, dans la guerre des gangs qui l’oppose à son ami d’enfance et rival le rappeur Gucci Mane, Alien réduit le mythe

d’Un tout seul qui ordonnerai l’univers du tous et jouirai de toutes, à l’ imposture de bouffon unique impossible.

Si le film ne s’enlise pas, c’est parce que dans son fonctionnement en boucle, par une mise en scène permanente d’insatiable exhortation, sa trame en spirale, la relance perpétuelle, il avance, magistralement tendu vers son implosion finale.

Si selon Korine, la culture alternative n’existerait plus ; si sur le net tout flotte de manière indifférencié, le contraire de l’underground, il parvient à réaliser un film, à la limite tragico-comique, par une débauche de chair, de poses explicites qui crient au monde la confusion entre l’immonde étrange qui atteint les corps et leur administration ordonnée par des discours qui se voudraient scientifiques ; servi avec brio par une Culture pop tourbillonnante qui agit comme un incessant appel à l’évasion, non des corps quelque peu orchestrés, mais d’un corporel cacophonique.

Une des meilleures micro-scènes du film est ciselée par le jeu inhibée de la caméra approchant timidement une de filles atteinte au bras par une balle perdue ; trou creusé dans sa chair, par accident, qui suscite perplexité, d’abord, mais et surtout, dérobade face à la caméra ensuite ; Une fille qui ne se plaignant un seul instant de douleur, met magnifiquement en scène la Honte ; elle en est HONTEUSE. Comme si n’ayant pu, malgré elle, échapper à quelque chose d’effroyablement corporel dans le corps propre ; n’ayant pu ni l’anticiper ni voulu, se manifestait accablée, sous le poids insurmontable de l’échec. La honte met ici en relief, par un certain point touché, le désenchantement de l’espoir de fuite (impossible) de l’ex-sistance du corporel.

Exercice filmique d’extra lucidité, sur les limites du concept d’incarner le sexe ; mise en relief monstrueuse du surplus incongru que sécrète le sexe, au-delà des identifications sous forme de mascarade féminine ou d’imposture masculine.

Si Lacan a dé- substantialisé le sexe, Korine filme en gros plan la fraude incluse dans toute proclamation d’une identité sexuelle positive, tant pour les hommes que pour les femmes ; ce qui ne veux pas dire que leurs positions soient ni symétriques ni complémentaires. Le Maitre de l’univers démasqué, l’univers de femmes s’avère impossible et l’univers des hommes une illusion que seule l’imposture légitimerait.

Mise à mal du pan-culturalisme prétendant absorber l’intemporel. Echec et mat partout et pour tous, décliné par l’engagement-désengagement-disparition, de chacun-e, par peur, par défaillance, par lucidité…

En extrayant de ces images de la culture pop des années 2000, la remise en mouvement de la solitude encombrante de l’être, H Korine met à l’épreuve jusqu’à l’épuisement la vacuité d’une impunité de la culture pop. Comme s’il y avait lieu de se laisser regarder par ces images méprisées, mises au rebut des conceptualisations savantes, sur les différences sexuelles, « dites », dépassées ; d’en repérer sa fonction de fronde sauvage visant à se dédouaner de la jouissance en trop qui embrase les corps de chacun, homme ou femme.

La mise en scène de Spring Breakers n’oppose pas d’antidote. Le film ne finit pas en cauchemar ; car c’est le cauchemar des sujets, tant féminins que masculins qui organise le film pour un rien qui est partout ; Un film qu’on pourrait aussi bien dire pour rien ; car à différents moments, chacune revient, bon gré mal gré au point de départ bredouille. Sans se connaître, même si elles auraient surement des histoires irracontables à raconter.

Dans une tentative d’échapper à l’intolérable état d’angoisse qui ne correspond à aucune expérience localisable vécue, les sujets contemporains semblent plutôt opter par la soumission au commandement féroce et insatiable à jouir, pour dissoudre l’énigme intolérable de la jouissance, dans ces temps pétris de science. On demande-se demande, comment jouir et on ne veut rien savoir du fait qu’on jouit !

 

* Membre de l’ASREEP-NLS et de la NLS et de L’ELP.