En-Corps 18




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De l’inconscient au parlêtre

Ioanna Verygaki*

 

Le symptôme « joui-sens »

Freud définit d’abord le symptôme sur le versant du sens : « Les symptômes névrotiques ont donc leur sens, tout comme les actes manqués et les rêves et comme ceux-ci, ils sont en rapport avec la vie des personnes qui les présentent»[1]. Le symptôme, c’est une entité linguale, « pleine de sens et reliée à l’expérience vécue du malade »[2].

Freud définit le symptôme non seulement comme une formation de l’inconscient à décoder, mais aussi par son rapport à la pulsion. Dans son texte Inhibition, symptôme et angoisse, il affirme que le symptôme est « le signe et le substitut d’une satisfaction pulsionnelle qui n’a pas eu lieu »[3]. La formation des symptômes concerne le corps libidinal, c’est une défense face à un danger libidinal, défense liée à la pulsion de mort. Il s’agit là d’une autre définition du symptôme sur le versant de la jouissance. Cette approche du symptôme qui transforme « le plaisir attendu de la satisfaction…en déplaisir »[4] se manifeste au cœur de la réaction thérapeutique négative. Et la cure analytique, selon Freud, reste incomplète, il y a toujours « des manifestations résiduelles, une immobilisation partielle en arrière »[5], signes de la pulsion qui insiste.

 

Du symptôme au sinthome

L’analyse, alors, du parlêtre, cette définition de l’inconscient freudien, l’analyse du corps parlant, évoque la pulsion qui exprimée par le corps. Si, d’un côté, le sujet parle par le langage, de l’autre, l’être parlant parle, aussi, avec le corps.

Nous trouvons là le passage d’un corps freudien conçu comme « grand réservoir de la libido »[6], à un corps «substance jouissante ». Ainsi, le dernier enseignement de Lacan met au premier plan ce corps qui subit le trauma du signifiant sur la jouissance corporelle. Désormais, le parlêtre ne s’articule plus seulement au discours de l’Autre, à l’inconscient du sujet, mais se définit comme « l’être qui parle de sa jouissance ». Nous ne pouvons pas ignorer que « ça jouit là où ça ne parle pas, ça jouit là où ça ne fait pas sens »[7]. La notion du corps déplace l’accent sur le corps parlé par le signifiant, sur le corps qui jouit. C’est un corps qui fait symptôme.

Dans cette optique, nous constatons que « l’inconscient structuré comme un langage » a affaire avec la jouissance du corps, une jouissance qui se rapporte au signifiant, mais [que] cette jouissance est hétérogène. C’est une jouissance de l’Un- tout-seul. L’expérience analytique n’est plus un travail de déchiffrage de l’inconscient freudien, de l’inconscient-vérité. C’est un travail sur un inconscient qui n’est plus le discours de l’Autre, mais un « inconscient réel ». Il y a là un changement de perspective : d’un inconscient transférentiel, on passe à un inconscient réel. Ce qui met au premier plan le déplacement de la vérité, impossible à dire tout entière, à la jouissance.

 

L’orientation de la pratique analytique

Quelle est, alors, notre orientation dans la clinique ? Notre clinique met en question les effets du langage sur le corps, le rapport du réel et du signifiant, le corps en tant que partenaire du sujet, le corps en tant que lieu d’angoisse, de somatisation, des complexes, ainsi que le mentionne Hélène Bonnaud dans son livre Le corps pris au mot. Le corps ne peut pas être séparé de la structure du sujet. L’analyste se laisse surprendre par la parole du sujet afin de saisir les moyens dont il dispose pour remanier son corps.

À l’inverse de la clinique freudienne qui place au premier plan l’insuffisance du complexe d’Œdipe et le roc de la castration, le dernier enseignement de Lacan transforme l’échec de l’incurable en une modalité singulière de la jouissance du sujet. Cette jouissance apparaît comme séparée de tout sens. La rencontre avec un analyste permet le surgissement d’une parole hors du sens. C’est une rencontre entre les mots et les corps. L’analyste prend au mot le corps de l’analysant pour l’amener à la conjonction contingente du signifiant et de la jouissance.

C’est un passage de l’inconscient au parlêtre, du symptôme au sinthome fonctionnel, structure qui organise la jouissance du sujet. C’est un passage de l’événement du corps à l’émergence de la jouissance. Nous sommes là devant un nouveau champ de recherche quant à l’orientation de notre pratique analytique. Il ne s’agit pas de la reconstruction d’une histoire, mais d’une réduction de l’inconscient et du symptôme. L’analyste s’y engage par son corps et par le pouvoir de sa parole, afin de parvenir à conduire le parlêtre à une nouvelle relation avec son être de jouissance. Notre pratique se fonde donc sur l’impossible à dire, et a pour objectif le réel, un réel qui se situe « à ce niveau où l’existence se conjugue à l’écriture, hors sens »[8]

 

*Membre de la Société Hellénique -NLS

 

 


[1] S. Freud, Le sens des symptômes, Conférences d’Introduction à la psychanalyse (1916-17), traduit par S. Jankélévitch, Paris, Payot, 1922, p.239

[2] S. Freud, Le sens des symptômes, Conférences d’introduction à la psychanalyse (1916-17), Paris, Gallimard, 1999, p.329.

[3] S. Freud, Inhibition, symptôme et angoisse (1926), Paris, P.U.F, 1990, p.7

[4] S, Freud, Inhibition, symptôme et angoisse (1926), Ibid.

[5] S. Freud. L’analyse avec fin et l’analyse sans fin (1937), Résultats, idées, problèmes, II, Paris, P.U.F., 1987, p.243.

[6] J. A. Miller, L’inconscient et le corps parlant, Scilicet, Le corps parlant, sur l’inconscient au XXIe siècle, Collection rue Huysmans, p.32

[7] J.A. Miller L’inconscient et le sinthome, La Cause Freudienne, No 71, Paris, ECF, Navarin 209, p.78,79.

[8] J. A. Miller, L’orientation lacanienne, L’Être et l’Un, leçon du 6 avril 2011.