En-Corps 20



 

Euthanasie pour 'souffrance psychique insupportable'

Geert Hoornaert*

 

La Belgique connaît, depuis 2002, une loi permettant “l’euthanasie pour souffrance psychique insupportable”.  Elle autorise la fin de vie médicalement administrée pour des situations qui ne relèvent pas exclusivement de la maladie physique en phase terminale, mais aussi pour des souffrances psychiques qualifiés d’insupportables. Si dans le premier cas c’est la science médicale qui permet d’identifier si l’état médical du patient soustrait sa mise-à-mort à un acte criminel, tout dépendra, dans la deuxième situation, de la capacité du demandeur de convaincre trois médecins de son choix de l’intensité de sa douleur d’exister. C’est donc cette conviction du médecin que la loi a retenue comme son critère.

Cette loi s’inscrit dans un combat mené par une certaine laïcité contre l’héritage catholique qui imprègne l’appareil juridique belge. Depuis son entrée en vigueur, un phénomène à la fois inquiétant et prévisible se dessine. La fréquence de l’application de cette loi double tous les ans[1]. Cet ‘offre’ d’une fin de vie médicalement assistée connaît donc un incontestable succès. Au niveau sociologique, plusieurs facteurs l’expliquent. La loi belge contient, contrairement à la loi hollandaise en vigueur depuis 2001, peu de conditions à son application. Si deux médecins généralistes et un psychiatre jugent que la demande de mort est recevable, et un délai d’un mois entre la demande écrite et l’application de l’euthanasie est respecté, la mise-à-mort n’est pas punissable. Si le candidat rencontre le refus d’un médecin, il peut s’adresser à un autre, ce qui risque de réduire, en pratique, la demande d’une fin de vie à un processus procédural. Ajoutons que le discours euthanasique est porté par un prosélytisme très actif émanant de quelques associations ultra-laïques. Elles inscrivent incessamment l’euthanasie dans une narration de dignité, d’héroïsme, de liberté triomphante, de beauté. Le gouvernement, elle, diffuse des dépliants, et les cours sur l’euthanasie s’intègrent dans l’enseignement laïc. Les hôpitaux psychiatriques doivent appliquer des protocoles qui indiquent comment répondre aux demandes. La presse, enfin, n’est guère critique, et adopte invariablement le récit et l’image de l’euthanasié courageux.

Il existe donc, au niveau sociétal, un certain activisme à promouvoir ce ‘droit’. S’agirait-il, après la fabrication de l’offre, d’attiser la demande? Il est certain que le fait sociologique recouvre ici quelques désirs et quelques fantasmes, qui sont ne sont pas du tout anonymes. Ce sont les ‘visages’ de cette loi. Leur conception de l’euthanasie comme conquête libératrice dans le droit est telle qu’elle s’accompagne, fatalement, par une mise-en-cause de l’acte médical même, dans son essence de jugement. Aussi longtemps que la qualification d’insupportable’ n’est pas rendue à la libre décision souveraine du sujet, ce droit est en effet entaché d’une limite dans son exercice. Ils y concluent que tout acte médical qui ne se borne pas à prendre note du seul jugement du patient est irrémédiablement habité d’une ombre liberticide. On entend en sous-texte que la présence du psychiatre n’a pas de sens. Ils proclament donc la fin de son métier.

Cette présence, ou toute tentative de traduction de la demande qui lui est adressée, ternit cette « libération splendide » qu’est le droit de mourir. On décèle facilement les conséquences de cette métaphysique spontanée qui réduit le langage à un échange de signaux. L’abandon de la parole se double d’un retour singulier du fatum, d’une croyance renforcée à un ‘c’est écrit’, qui impose des contraintes bien plus réelles que celles du pater[2] dénoncé. Les choses sont irrémédiablement ce qu’ils sont, et le langage ne fait que les signaler, sans au-delà ni équivoque. Ce qui vous est adressé ne contient pas l’attente d’une réponse et ne vous convoque nullement ; ce qui est fatalement ce qui est. La régression à ces croyances-là, est-ce vraiment la meilleure façon d’être progressiste ? C’est certes, les chiffres le montrent, la meilleure façon d’ouvrir le chemin vers la mort, qui est, selon la formule de Lacan, rien d’autre que la jouissance[3]. On le déblaye pour qu’on puisse mourir sans entraves, pour un rien, ou pour ce rien auquel l’Autre se réduit.

L’incitation au protocolaire, au degré-zéro de l’interférence, s’accompagne donc de l’oubli complet d’une donnée pourtant cruciale ; l’euthanasie est, avant d’être une demande, une offre, c.-à-d. la présence d’un obscur désir. Mais le refus des logiques du transfert est le dénominateur commun de toutes ces voix militantes. Ce refus n'élimine en rien le poids patent de son enjeu qu’on peut déceler dans tous les cas, médiatisés où pas. Mais le transfert, il est vrai, est un obstacle. L’athéisme raté s’y oppose. Postuler qu’une demande convoque une réponse, c’est inutilement compliquer les choses. Supposer qu’un patient pourrait s’accrocher au discours euthanasique et aux entretiens comme à un dernier recours, un lien social, après que l’émergence d’une jouissance venait de le rompre, et qu’il ne s’ensuit donc pas nécessairement qu’il ‘veut’ mourir – qu’il suffit au fond de le croire sans y croire -, c’est l’infantiliser.

N’est-il pas très dangereux qu’on méconnaît les volontés de jouissance qui se logent dans ces doctrines, doctrines qui donnent un pouvoir qui n’est pourtant pas des moindres ?

Et comment expliquer que cette pratique, qui est pourtant bien installée au cœur de la psychiatrie belge, ne soit vraiment pensée par ceux qui la pratiquent ? Parce que tout cela ne serait qu’écume, et n’aurais jamais pu produire cette vague croissante dans les statistiques de la mort, si la psychiatrie belge, flamande surtout, ne serait pas profondément déboussolée, profondément errante et profondément divorcée de ses enjeux réels. Soumettons donc quatre questions à cette psychiatrie, dans l’espoir d’une réplique qui démontrerait que son habit de silence ne recouvre pas que du vide.

1.Un psychiatre n’a pas besoin d’être psychanalyste pour saisir la leçon lacanienne qui résume les positions subjectives dans la psychose comme des positions essentiellement passives – l’expérience des supervisions le démontre. Quand un patient lui signifie un “tu es celui qui me suivra”, ou un “tu es celui qui m’aimera”, “qui jouira de moi”, – il y reconnaît facilement les ‘classiques’ de la pathologie, ayant toute une expérience de ces formes d’identification à l’objet de l’Autre qui là s’éclaire. Mais quand un sujet s’offre à lui avec un “tu es celui qui me tuera”, cette pathétique d’objet ne semble plus entendue. Elle est pourtant strictement homologue aux versions paranoïaques ou érotomanes de cette donnée de structure, où l’initiative est remise à l’Autre. Ce même psychiatre reconnaîtra tout cela plus facilement en cas de passage à l’acte sur un autre ; modification de la capacité de discernement, diminution de la responsabilité, etc. Mais ces finesses semblent disparaître quand il s’agit d’une demande d’être tué. Le fou ne serait alors plus essentiellement agi, plus essentiellement passivé, mais un individu sain, agissant, s’évaluant, dont l’auto-évaluation dicterait d’ailleurs la voie à suivre.

En méconnaissant platement les problèmes du transfert et les apories délirantes virtuellement inscrites dans ce type de demande[4], il risqué de troquer, myopie fatale, les tentatives de guérison contre la tentation euthanasique.

2.Ce psychiatre, qui connait la place centrale et inaugurale de l’hypochondrie et de cette demande de mort présente en filigrane dans toute psychose, a lutté contre l’emprise de la douleur d’exister quand elle était encore masquée chez son patient. Il semble médusé quand elle apparaît au grand jour, soit comme effet d’une rencontre critique, soit, plus chroniquement, et en syntonie avec l’époque, par l’érosion des semblants qui couvraient son malaise dans le corps. Cela peut suffire pour que les portes de l’écluse s’ouvrent. Le malade se précipite dans le fleuve que l’Autre n’endigue plus. La procédure est en marche, elle peut se nourrir d’elle-même, la place de l’initiative peut se brouiller, elle peut aboutir au passage de ‘l’érotomanie mortifère’ dans le Réel de l’euthanasie.

Mais l’homme souffrant, son objet depuis toujours, qu’a-t-il alors de si nouveau qu’une pensée palliative puisse amener le psychiatre à consentir à la liquidation de cet objet? Avait-il, avant que cette pensée s’insinue, une expérience heureuseavec le fou? Celui-ci n’avait-il alors pas de corps, et venait-il seulement pour papoter de son heureux délire? Cet objet, l’homme souffrant, ne croît-il vraiment pas le trahir, quand il remplace l’invention d’un savoir-faire avec les limites du délire, ou la recherche d’autres usages du corps, par un accompagnement vers la mise-à-mort?

3. La notion qui justifie la procédure est celle de ‘uitbehandelt’ – ‘traité à bout’. Le patient est à la fin du parcours thérapeutique, plus rien ne marche, ne reste que souffrance. Que cette plainte puisse rencontrer le consentement du psychiatre, montre que les thérapies qu’il offre ne s’inspirent nullement de la pratique de la conversation, qui est virtuellement illimitée. Est postulée ainsi l’existence d’un point final au travail de traduction du Réel, qui en plus est repérable ou repéré. C’est ce jugement qui va motiver le passage à l’acte du psychiatre. Il brisera ce cercle infernal dans lequel le psychiatre s’est enfermé avec son patient, à partir du moment où il a épousé l’idéal de la ‘guérison finale’. C’est lui-même qu’il entend dans la plainte de son patient, écho véridique de son propre découragement sur le peu d’effets que produit son offre standardisée.

4. Le discours de l’euthanasie est une nouvelle réponse au hors-discours de la psychose. Ce discours, qui confond radicalement l’individu avec le sujet se disant souffrant, est une offre, qui promeut un franchissement radical. Elle est habitée par une pousse à l’irrévocable que le malade entend. Détectant ce qu’elle représente comme lâchage par l’Autre, il peut être ironiquement amené à le réaliser. Que l’offre d’euthanasie se greffe sur une crise du sujet, celle où éclate la souffrance du corps quand l’appareil du symptôme le lâche, signifie que son succès se greffe sur la précarité psychique qui accompagne la crise. La seule justification de l’existence du psychiatre est de protéger le patient de sa précarité, de le dissocier un peu de sa douleur d’exister? Ceci peut impliquer de lui laisser la liberté du suicide. Mais ceci implique avant tout qu’il ne livre pas le mélancolique à son auto-évaluation, le schizo à ses organes déréglés, le fatigué chronique ou le fibromyalgique à sa douleur, en bref, le psychotique à l’appétit de l’Autre, où tout un chacun à sa fatigue de soi. S’il identifie par contre le sujet à la jouissance de son corps, il ne peut que conclure que cette vie de souffrance est une vie indigne d’être vécue. Mais du coup, il promeut une nouvelle maladie iatrogène, la mise-à-mort.

Il n’est pas sûr qu’elle puisse survire à cette errance, parce ce qu’en voulant éradiquer le suicide[5], acte où le sujet se situe au zénith de son lien à l’Autre, pour lui préférer la réduction du sujet à son corps, elle bouche l’écart qui justifiait qu’un jour elle s’est émancipée de la médecine générale. Lui restera alors d’assumer pleinement sa place d’avant-garde d’une thanatopolitique qui s’installe lentement au cœur de la gouvernance des vivants. S’appuyer sur la notion de ‘dignité’ n’y changera rien, parce qu’elle méconnaît qu’ainsi elle ne fait que réactiver une notion de très sinistre mémoire[6].

Karl Krauss notait qu’au royaume de la pauvreté de l’imagination, ce qui n’est pas pensé doit être fait. Ce royaume, c’est la psychiatrie belge d’aujourd’hui, flamande surtout, parce que c’est en Flandres qu’elle s’est le plus radicalement amputée des acquis de la psychanalyse, qui y ont été ‘mises à jour’, ou au ban. Cette psychiatrie, pourrait-elle repenser ses pratiques non pas tant contre le paternalisme mais à l’aune de son au-delà, et être alors laïque de la bonne façon, sans mise-à- mort? La psychanalyse pourrait lui être plus qu’utile.

 

*Membre de Kring psychoanalyse-NLS, NLS et AMP

 



[1]. En 2006-7, premier date d’une recension statistique, 5 personnes ont reçues la mort revendiquée pour souffrance mentale (trouble psychiatrique ou sentiment de désespoir ou de perte de dignité), soit 1 % des dossiers d’euthanasie recensés. En 2008-9, 12 personnes, soit 2% ; en 2010-11 58 personnes, soit 3% ; en 2012-13, 120 personnes, soit 4% (voir site web de la Commission fédérale de Contrôle et d’Evaluation de l’Euthanasie).

[2]. “Tout mon travail est inspiré par une aversion pour toute forme de paternalisme », W. Distelmans, cité dans l’articleThe Death Treatment, The New Yorker, June 22, 2015 issue. Distelmans est oncologue, militant pro-euthanasie très médiatisé, et …Président de la Commission fédérale de Contrôle et d’Evaluation de l’Euthanasie.

[3]. Séminaire XVII, L’envers de la psychanalyse, p. 18.

[4]. Le néo-postulat ‘tu es celui qui me tuera’ mène à des drôles de paradoxes. Ainsi, le détenu Frank Van Den Bleeken, condamné pour viols et un meurtre et s’estimant lui-même incurable, a entamé une grève de faim après avoir reçu une réponse négative à sa demande d’euthanasie. Il met donc en jeu sa vie…pour qu’on le tue.

[5]. La mission anti-suicide accompagne la promotion de l’euthanasie. “Aussi longtemps qu’il y aura encore des gens qui se jettent sous les trains ou sautent d’un immeuble, on a insuffisamment parlé d’euthanasie” (Distelmans, cite in Euthanasie is nog steeds niet bespreekbaar genoeg, De Morgen, 20 juni). Après avoir ôté à la demande d’euthanasie toute valeur de parole adressée, il faut enlever au suicide sa valeur d’acte. La législation Suisse en avait déjà dénaturée, par la notion de ‘suicide assisté pour souffrance psychique’, son essence de solitude.

[6]. Pour la notion de ‘la vie indigne d’être vécue’ (lebensunwerten leben), élaborée par Binding et Hoche dans une publication de 1920 (L’autorisation de supprimer la vie indigne d’être vécue), et réactivée par le régime nazi, voir G. Agamben, Homo sacer, p. 147-155.