NLS Minute 15


 


 

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Quand le langage est troublé…

Daniel Roy

France

 

On distingue non pas des classes,

mais des modes, qui sont des variations.[1]

 

Il ou elle vient parler à un psychanalyste ou à un « psy » de ce qui ne va pas dans sa vie, de ce qui est venu la troubler, depuis longtemps ou depuis la semaine dernière. Dans un de ses énoncé « qui paraît d’assertion, mais est de fait modal, existentiel », Jacques Lacan a pu formuler ceci : « Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend »[2]. Il est pourtant des cas, singuliers, où le praticien ne peut pas oublier le dire dans ce qu’il entend derrière ce qui se dit. Où même, il n’entend plus que ça ! Dans les énoncés, dans leur forme même, leur accentuation, la place des signifiants dans une phrase, un silence qui scande de façon inhabituelle une formule toute faite, ou à l’inverse la répétition sans limite de lieux communs, le praticien subodore (avec l’oreille !) un rapport inhabituel, bizarre, odd, entre énoncé et énonciation, qui lui apparaît ne dépendre en rien du sujet qui parle, de ses intentions, de son « vouloir-dire ». Un opérateur étrange, alien, semble avoir pris possession de la fonction de la parole et prendre ses aises dans le champ du langage – soit de façon localisée, discrète, soit de façon généralisée, l’ensemble du système étant contaminé.

Soit le sujet qui parle semble étranger à ce qui se dit, soit ce qui se dit semble maltraiter le sujet, chercher à le mettre en défaut, à l’embrouiller.

An fond, d’être sujet à la parole ne semble lui donner aucune place « légitime » dans le champ du langage : n’est-ce pas cela que nous notons à l’occasion comme « trouble du langage » ?

Une discussion passionnante à propos d’un cas présenté par Jean-Pierre Deffieux lors de La Conversation d’Arcachon, autour de l’énoncé « Je manque d’énergie », avait alors conduit Jacques-Alain Miller à introduire le terme de « néo-sémantème » pour désigner « un phénomène qui ne se produit pas au niveau du signifiant (tel un néologisme) mais au niveau de la signification du terme »[3]. Cette discussion, reprise dans la Convention d’Antibes, va accentuer la focale mise sur les troubles de la signification, dans une référence soutenue à un passage du texte « Propos sur la causalité psychique »[4] dans lequel Lacan engage à « étudier les significations de la folie comme nous y invitent assez les modes originaux qu’y montre le langage ». Une liste s’ensuit : allusions verbales, relations cabalistiques, jeux d’homonymie, calembours ; accent de singularité que l’on entend la résonance dans un mot, transfiguration d’un terme dans une intention ineffable, figement de l’idée dans un sémantème… Ainsi, une patiente citée dans le travail présenté par la section clinique d’Aix-Marseille, Nice, peut énoncer « Je suis une chaussette retournée » et faire entendre cet « accent de singularité » qui résonne dans cette signification « ineffable ».

Cette liste,  non-exhaustive, de variations dans les troubles de la signification ne constitue en rien un guide-line pour un diagnostic des psychoses ordinaires. Elle indique le souci de l’analyste de tenir compte de la diversité des modes de « jouir du langage », de façon à accompagner son analysant dans son effort de localiser, de cerner, voire de nommer cette jouissance, que constituent déjà ces troubles, discrets, du langage.

 

[1] Miller J.-A., in La psychose ordinaire, p. 231.

[2] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, p. 449.

[3] Miller J.-A., in La conversation d’Arcachon, p. 205.

[4] Lacan J., Écrits, p. 167.