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Jacques-Alain Miller : NOTRE MARINOPHOBIE /OUR MARINOPHOBIA - Lacan Quotidien 634


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NOTRE MARINOPHOBIE

À gauche, le narcissisme de la cause perdue

par Jacques-Alain Miller

(du Lacan Quotidien n° 634)


Je vois le FN assez proche d'une victoire électorale pour qu'il soit justifié à mes yeux de penser à la formation d’un « front uni ». Suis-je alarmiste ? Le fait est que les candidats, résignés à la présence de MLP au second tour, disputent entre eux à qui gagnera le droit de concourir avec elle. Mais qui saura mettre au pilori, sur la place publique, la vraie nature de Marine et sa meute ?

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À peine avais-je collé hier soir sur mon blog de Mediapart le récent « Appel des psychanalystes contre Marine Le Pen », que m’était signalé le texte d’une personne que je n’ai pas l’avantage de connaître, Mme Diane Scott, autre membre du Club. Placé sur son blog à elle, son texte commente, ou plutôt prend à partie, à la fois l’Appel des 32 psychanalystes et ma tribune parue dimanche dernier dans la Matinale du journal Le Monde, sous le titre « Les ruses du Diable ».

Mme Scott écrit : « La lutte contre le FN est l’alibi moral du maintien de choix électoraux qui seraient identiques sans cette soi-disant contrainte créée par l’extrême-droite. » J'admets volontiers que cette proposition est souvent exacte. Néanmoins, faut-il pour autant récuser l’ébauche de tout front uni, certes circonstanciel et destiné à rester éphémère, contre une

menace mortelle et immédiate ? Ne vaudrait-il pas mieux, à un mois des élections, suspendre les ressentiments et les revendications qui opposent entre eux, disons, les antifascistes, ou les non fascistes, d’aujourd’hui ? Dois-je rappeler qu’il y avait aux débuts de la France libre des maurrassiens comme des gens de gauche (et peut-être davantage des premiers que des seconds, n'est-ce pas ?) Plus tard, en 1943, Aragon pouvait lancer son fameux « Celui qui croyait au ciel / Celui qui n'y croyait pas ».

L’auteure me renvoie sur un ton comminatoire à mon « sommeil de classe » Doit-on en conclure qu'elle prône une réédition en 2017 de la stratégie classe contre classe, qui fut celle de l'Internationale communiste dans les années 1920, et qui inspira à Aragon, toujours lui, un autre de ses vers célèbres, ne sentant pas, lui, la rose ni le réséda : « Feu sur les ours savants de la social-démocratie » ?

Il me suffira de rappeler que l’accentuation de la menace fasciste amena le PCF à une position toute différente en 1934. Fondé la même année, le Comité de Vigilance antifasciste des Intellectuels invitait les « Travailleurs unis » à passer outre aux divergences : « nous venons déclarer à tous les travailleurs, nos camarades, notre résolution de lutter avec eux pour sauver contre une dictature fasciste ce que le peuple a conquis de droits et de libertés publiques. » L'issue du revirement communiste fut en 1936 le Front Populaire. [NB : ma citation du Comité de Vigilance est empruntée au site lesmaterialistes.com]


« Une fausse peur »

J'entends bien que Diane Scott se moque et de moi et des gens comme moi, qui voudrions mobiliser aux prochaines échéances électorales contre le FN. À ses yeux, nous sommes de toute évidence alarmistes et pétochards. Elle n’est pas seule à le penser. On est bien forcé de s’interroger sur soi-même quand on lit les propos de notre cher Claude Lanzmann, trésor national, dans Paris-Match, le 5 mars dernier : « C’est une fausse peur que se font les Français. Cela ne peut pas se produire dans un pays institutionnalisé comme le nôtre. »

Sur ce point, I beg to differ. Je me risque à contredire « un voyant dans le siècle ». Que les sondages en soient maintenant à créditer Marine Le Pen de 40 % au second tour me paraît une donnée en elle-même alarmante. En face d'elle, un Fillon perdra une bonne partie de la gauche, qui se réfugiera dans l'abstention, et Macron (ou Mélenchon, ou Hamon, pour ceux qui le croient possible) verra une bonne partie de la droite passer au FN, tandis que bien des gens de gauche refuseront leur vote à l’héritier de Hollande. Je ne vois pas pour l’instant de barrage à Le Pen, ou il est poreux. Alors, oui, il se pourrait que le ventre ait cessé d’être fécond, qu’il ait été stérilisé par le « pays institutionnalisé » (qu’est-ce que ça veut dire, ça, exactement ?) Mais si l’on n’était pas loin de la perte des eaux ? La France ne s’ennuie pas, elle me semble grosse d’un malheur.

Bref, j’envie la sérénité de Lanzmann quand je pense à ce que serait l'appareil d'État aux mains du FN. Je ne parle pas de son programme, ni de ses promesses, ni des faux-semblants qu'il a multipliés, ni des jeux entre Marion et Florian, frais prénoms de pastorale. Je parle d’une sale clique irrévocablement xénophobe, antirépublicaine et antidémocratique, prête à mettre la main sur les commandes des ministères de la Justice, de l'Intérieur et de la Défense.


Plutôt vaincue

Peut-être ai-je trop d'imagination. Ou pas assez, mais trop de mauvaises lectures sur les conséquences de la venue au pouvoir, par la voie des urnes, de partis autoritaires. Est-ce le fait d’être juif? Lanzmann, lui, est tranquille comme Baptiste. Il se peut que, tout simplement, je me trompe d’époque. « C’est fini, tout ça, mon vieux, et non seulement le pire n’est pas toujours sûr, mais il est tout bonnement devenu impossible, comme l’a montré le récent triomphe d’Hillary Bon, d’accord, dis-je, si vous êtes bien sûr que la bête est désormais domestiquée, est devenue un animal d’appartement comme le léopard dans “Bringing up Baby“, alors que chacun roupille de son “sommeil de classe“. »

Diane Scott, qui se présente comme « psychanalyste en formation », ce qui veut sans doute dire qu’elle est en analyse, termine sa diatribe sur une profession de foi : « Pour ma part, je préfère être vaincue que dupe. »

Autrement dit : Je serai fidèle à mes convictions fût-ce au prix de la défaite. La posture est noble.

Noble au point que ce qui ici s’avoue en clair n’est pas autre chose que ce que Lacan nommait, à propos de nul autre que le vicomte de Chateaubriand, le « narcissisme suprême de la Cause perdue ».

Paris, le 16 mars 2017 


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OUR MARINOPHOBIA

To the Left, the Narcissism of the Lost Cause

by Jacques-Alain Miller

(From the Lacan Quotidien No 634)


I can see the NF [National Front] close enough to an electoral victory so that it is justified in my view to think of the formation of a “united front”. Am I raising an alarm? The fact is that the candidates, resigned to the presence of MLP [Marine Le Pen] in the second round, debate among themselves who will gain the right to compete with her. But who knows how to put in the pillory in the public place the true nature of Marine and her pack?

 

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No sooner had I pasted last night on my blog of Mediapart the recent “Call from the psychoanalysts against Marine Le Pen” than someone pointed out to me a text by a person I do not have the advantage of knowing – Mrs Diane Scott, another member of the Club. Placed on her own blog, her text comments, or rather takes to task, both the Call of 32 psychoanalysts and my speaker’s platform that appeared last Sunday in the Matinale of Le Monde, under the title “The Ruses of the Devil [Les ruses du Diable]”.


Mrs Scott writes: “The fight against the NF is the moral alibi of maintaining electoral choices which would be the same without this so-called constraint created by the extreme right”. I readily admit that this proposal is often accurate. Nevertheless, is it necessary to challenge the draft of the whole united front, admittedly circumstantial and destined to remain ephemeral, against a mortal and immediate threat? Would it not be better, one month before elections, to suspend the resentments and pretences that are opposed, between them, say the antifascists or the non-fascists, today? Must I recall that at the beginning of free France there were Maurrassians as the people of the left (and perhaps more of the former than of the latter)? Later, in 1943, Aragon would launch his famous, “The one who believed in heaven/The one who didn’t”.


The author refers me in a comminatory tone to my “class sleep”. Should one conclude that she advocates a re-edition in 2017 of the “class-against-class” strategy, which was the one of the Communist International in the 1920s, and which inspired Aragon (yet again) to another of his famous verses, scenting neither the rose nor the Reseda: “Open fire on the dancing bears of Social Democracy”?


It will suffice for me to recall that the accentuation of the fascist threat led the FCP [French Communist Party] to a completely different position in 1934. Founded in the same year, the antifascist Intellectuals Vigilance Committee invited the “United Workers” to disregard the divergences: “we come to declare to all workers, our comrades, our resolve to fight with them to save, against a fascist dictatorship, what the people have gained from public rights and freedoms”. The outcome of the communist reversal in 1936 was the Popular Front. [NB: my quote from the Vigilance Committee is borrowed from the website lesmateriastes.com]

 

“A False Fear”

I hear that Diane Scott is mocking me and the people like me who would like to mobilise ourselves in the next election campaign against the NF. In her eyes, we are quite evidently alarmists and cowards. She is not alone in thinking so. We are forced to question ourselves when we read what our dear Claude Lanzmann – a national treasure – has to say in Paris-Match on 5 March: “What the French are making for themselves is a false fear. This cannot happen in an institutionalised country like ours.”


On this point, I beg to differ. I take the risk to contradict “a seer of the century”. That the opinion polls are crediting Marine Le Pen with 40% of the votes in the second round is alarming data in and of itself. Against her, Fillon will lose most of the left, who will then take refuge in abstention, and Macron (or Mélenchon or Hamon, for those who believe it possible) will see a good part of the right move to the NF while many on the left will refuse to give their vote to the heir of Hollande. I do not see for a moment where the dam of Le Pen might be porous. And then, yes, it may be that the belly has ceased to be fertile, that it was sterilised by the “institutionalised country” (what does that mean, exactly?). And if we were not far from the water breaking? France is not bored, she seems to me pregnant with misfortune.


In short, I envy Lanzmann’s serenity when I think of what the apparatus of the State in the hands of the NF would be. I am not talking about its program or its promises or its multiplied false pretences, or its games between Marion and Florian with their fresh, pastoral names. I am talking about a trashy, irrevocably xenophobic, anti-republican and undemocratic clique, ready to lay its hands on the orders of the Ministries of Justice, Interior, and Defence.

 

Rather Defeated

Maybe I have too much imagination. Or not enough, but have too many bad readings on the consequences of the coming to power, through the ballot-boxes, of authoritarian parties. Is this the fact of being Jewish? Lanzmann is quiet as the Baptist. It may be that quite simply I am in the wrong epoch. “All that’s finished, my old man, and not only is the worst not always certain, but it has simply become impossible, as Hillary’s recent triumph has shown – Well, fine, I say, if you are quite sure that the beast is now domesticated, has become a pet like the leopard in ‘Bringing up Baby’, while everyone has a nap in their “class sleep”.


Diane Scott, who presents herself as a “psychoanalyst in formation”, which no doubt means that she is in analysis, concludes her diatribe on a profession of faith: “For my part, I prefer to be defeated than duped.”


In other words: I will be faithful to my convictions even at the cost of defeat. The position is noble.


It is noble to the point that what is clearly confessed here amounts to nothing else but what Lacan named, in regard to none other than the viscount of Chateaubriand, the “supreme narcissism of the lost Cause”.

 

Paris, 16 March 2017

 

Translated by Bogdan Wolf





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