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Vers le Forum Européen à Turin - Éric Laurent


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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Nouvelles incarnations du désir de démocratie en Europe

 

Éric Laurent

 

 

 

La démocratie parlementaire en Europe marche à plein régime. Partout des élections, des promesses d’élection, des référendums, des promesses de référendum. D’emblée, il faut signaler la différence de signification entre élections et référendums, bien que les deux fassent partie de l’arsenal de l’état de droit. Dans un cas on met l’accent sur la représentation parlementaire, dans l’autre on met en exergue l’appel à la voix d’un peuple. L’état de droit arrive t-il à traiter les passions qui brûlent ?

 

L’Europe et ses démocraties représentatives

 

Dernières péripéties. Fin septembre, lors des élections allemandes, l’AfD, le parti identitaire, populiste d’extrême droite, a fait 13% des voix. La cheffe d’Etat la plus puissante d’Europe, Mme Merkel, qui partait favorite bien qu’au bout du rouleau de 3 mandats, s’est retrouvée paralysée. On est parti pour plusieurs mois de négociations. L’Allemagne ne sera pas gouvernée avant janvier 2018, et on ne sait pas trop ce que la coalition « Jamaïque » va pouvoir trouver en commun. Il ne suffit pas de voter, il faut mettre en application les résultats des votes. De l’autre côté de la Mer du Nord, du côté du post- référendum Brexit, les choses ne s’améliorent pas, « Le ton vire à l’aigre entre Londres et Bruxelles. Il y a quelques semaines, Européens et Britanniques espéraient encore pouvoir entériner le passage à une deuxième phase des négociations du Brexit portant sur la “relation future”, notamment commerciale, lors du Conseil des dirigeants européens du jeudi 19 et du vendredi 20 octobre. Il n’en sera rien. Les Vingt-Sept devraient suivre la recommandation de Michel Barnier, leur négociateur en chef, et constater l’absence de “progrès suffisants dans les discussions sur le divorce avec le Royaume-Uni. Et pas question de donner un feu vert à une période de transition de deux ans, réclamée par la première ministre britannique, Theresa May, lors de son discours de Florence (Italie), le 22 septembre[1]. » Pendant ce temps les britanniques comptabilisent ce qu’ils appellent depuis cinq ans les « hate crimes », agressions motivées par des motifs raciaux, la religion, l’orientation sexuelle, le handicap. La catégorie est nouvelle et comptabilise surtout, pour 80%, des agressions aux connotations raciales. Elles augmentent régulièrement après les attentats, mais il faut noter qu’elles ont atteint un pic après le référendum du Brexit[2].

 

Revenons à un pays qui dépend en grande partie,  pour sa prospérité, de la machine productive allemande. « Les autrichiens ont voté, dimanche, 15 octobre, pour renouveler leur Parlement lors d’élections anticipées provoquées par le conservateur (ÖVP) Sebastian Kurz après qu’il a pris la tête de son parti en mai. Arrivé premier à la suite d’une campagne dominée par les thèmes de l’immigration et de l’intégration des réfugiés musulmans, ce jeune homme de 31 ans à l’ascension fulgurante doit désormais lancer des négociations avec les sociaux-démocrates (SPÖ), deuxièmes, et l’extrême droite eurosceptique (FPÖ), troisième. En 2000, l’Autriche avait été le premier pays membre de l’Union européenne à faire entrer un parti d’extrême droite au gouvernement, ce qui lui avait valu des sanctions européennes[3]. » Les élections sont clairement marquées par le rejet des immigrants, alors que la situation économique de l’Autriche est au mieux. « Les prévisions de croissance du pays : celle-ci pourrait atteindre 2,8 % en 2017 et en 2018. Il faut remonter au milieu des années 2000 pour trouver une performance comparable, supérieure de 0,8 point à celle de la zone euro…Les Autrichiens conservent aussi un niveau de vie parmi les plus élevés de la planète : en 2016, le produit intérieur brut (PIB) par habitant s’est établi à 40 420 euros, dans ce pays largement alpin, aux infrastructures exemplaires, et plus prospère que l’Allemagne voisine, le géant économique dont il tire l’essentiel de son activité. Une grande partie de l’économie autrichienne dépend des carnets de commandes des grands groupes allemands[4]. » La prospérité, on le voit, n’empêche pas le rejet. Certes l’Autriche a son Président Vert, mais ce n’est pas lui qui sera aux manettes.

 

Dans le même style, et dans la même zone, ont eu lieu ce week-end des élections en Tchéquie, petit pays riche, et égalitaire, spécialement depuis qu’il s’est débarrassé de la pauvre  Slovaquie (partition en 1993). Vaclav Havel en était malade. « Avec des indicateurs économiques insolents de santé – chômage le plus bas d’Europe à 3,3 %, finances publiques saines, inégalités faibles –, les élections législatives tchèques des vendredi 20 et samedi 21 octobre ne devaient être qu’une formalité pour le Parti social-démocrate (CSSD), au pouvoir depuis 2014. Mais la vague contestataire antisystème qui traverse l’Europe n’épargne pas Prague : le CSSD n’ose guère espérer mieux que 15 % des suffrages, laminé dans les sondages par le phénomène Andrej Babis, dirigeant populiste flamboyant. Deuxième fortune tchèque et premier employeur du pays, à la tête du mastodonte Agrofert, une société financière de plus de 200 entreprises opérant dans l’agroalimentaire et la pétrochimie, M. Babis a commencé son ascension politique en 2011 en créant un parti au nom évocateur, l’Action des citoyens mécontents (ANO)[5]. » Le fait qu’il soit accusé par l’Europe de détournements de fonds massifs n’a fait qu’accroître sa popularité et son avance. Décidément les pays ex-communistes fabriquent d’étranges oligarques. On le surnomme le Trump tchèque, on ferait mieux de dire : le Ryboloviev Tchèque[6].

 

Quittons l’Allemagne et son backyard pour en venir à l’Europe du sud. Ce dimanche, a lieu sans beaucoup de passions de surface un référendum, légal et consultatif, en Vénétie et Lombardie à l’initiative de la Ligue du Nord. Les électeurs doivent dire s’ils sont favorables à «des formes supplémentaires et conditions particulières d'autonomie». On prévoit 50% de votants en Vénétie. La date du 22 octobre est symbolique. Elle renvoie au 22 octobre 1886, date où la Lombardie et la Vénétie ont rejoint le royaume d’Italie. Le nouveau Maire de Milan, Giuseppe Sala votera Oui. Plus classique, la grande figure de Massimo d’Alema a fait le voyage de Mestre pour dénoncer un référendum inutile. Le fondateur du parti indépendantiste Vénitien, l'avocat Alessio Morosin, veut faire entendre une note plus inquiétante et le sérieux de l’affaire : « Le problème de ce scrutin, c'est la peur. Les abstentionnistes ont peur d'entendre le peuple[7]. »

 

Autriche, Tchéquie, désir de démocratie faible et désir de populisme fort. Allemagne, Brexit, Italie, difficultés de la démocratie, le désir a du mal à se faufiler. Dans tous ces cas, la mise en lumière de la peur des migrants. Ce ne sont pas les mêmes d’ailleurs. En Allemagne, le million de Syriens accueilli par Mme Merkel, en Angleterre les Polonais accueillis par le marché. En Italie, l’inquiétude de Lampedusa gagne, mais le Vatican veille ! En Tchéquie, où il n’y a aucun migrant, et en ex-RDA où il y en a peu, c’est la pure peur du migrant inexistant.

 

Salut à la Catalogne !

 

Et puis, il y a la Catalogne. Salut à la Catalogne ! C’est une tragédie qui désole le cœur de l’Europe et déprime sa bureaucratie. Certains de ses membres pouvaient se réjouir in-petto du Brexit, exaspérés par le caractère d’empêcheurs de gérer en rond des britanniques avec leur « I want my money back ». Les appels du pied des indépendantistes catalans les ont par contre laissés de glace et même pétrifiés. On a laissé le Président français dire tout haut ce qui se pensait tout bas. Personne ne veut toucher au droit international et aux frontières des Etats en Europe, droit si fragile, si humilié, depuis le coup de force de Poutine en Crimée. Personne ne veut non plus dans le concert bureaucratique d’un état de la taille de la Grèce avec des problèmes de dette financière aussi impossibles à résoudre que le calcul de la facture que devront acquitter les britanniques. Le dernier appel de Carles Puigdemont ce samedi 21 octobre, dans le passage en anglais de son allocution convoquant le parlement Catalan restera de même ignorée. Le nationalisme Espagnol et sa droite immobile ne sont pas plus en cour Européenne. Au nom de l’Espagne–Une qui peut convoquer les démons du Franquisme, il a bloqué depuis 2010 le compromis élaboré par le PSOE qu’avait voté le parlement Catalan appuyé sur un mixte autonomiste-socialiste. Par ailleurs, la droite a su s’allier au nouveau PSOE et à la nouvelle force de Ciudadanos pour faire face au nom de l’unité de l’Etat espagnol, à l’obstination indépendantiste.  Les indépendantistes ont profité des difficultés de l’après crise économique de 2008, pour accuser l’Etat de tous les maux. De fil en aiguille et d’élections en manifestations, on en est venu au référendum illégal du premier octobre. L’usage de la force disproportionnée et les violences policières contre une population largement issue des classes moyennes, allant voter, a justement indigné l’Europe, et autorisé les indépendantistes a pousser plus loin. Mais alors s’est révélé le conte de fées qui permettait de soutenir l’ardeur des militants, malgré la claire impréparation du coup suivant. En une semaine, 800 sièges sociaux d’entreprises, dit-on, bien que les chiffres ne soient pas publiés pour ne pas provoquer de paniques, et les trois grandes banques, se sont mises à l’abri de l’incertitude financière et monétaire. Les organisations patronales catalanes ont fait discrètement pression. Il y a, bien entendu, coupure entre les industries exportatrices et les petites entreprises dépendant du marché local, (260.000 petites et moyennes entreprises en catalogne),  mais quand même ! Les signaux d’alerte ont été envoyés. Les « retraits d’espèces citoyens » ne font que précipiter le problème. Aucun catalan raisonnable ne voudra partager le sort qu’a subi l’Argentine du corralito de 2001. Ne parlons ni des velléités de référendum du Val Daran qui, territoire catalan, prend ses avions et sa religion à Toulouse, ni des difficultés de l’Agro-alimentaire catalan avec la tomate andalouse. Comme pour le Brexit, les zones industrielles d’Europe découvrent que les concombres et les tomates viennent toutes du même endroit : l’Andalousie, avec ses défauts, ses subventions, ses travailleurs immigrés peu documentés, le quartier gitan de Grenade depuis la Reconquista etc. Les Vegans sont tous derrière l’Andalousie ! La question bio et la question financière calmeront t-elles les esprits comme en France la sortie de l’Euro a effrayé des électeurs d’extrême droite, si réfractaires aux autres arguments, en particulier les arguments écologiques  ? Le capitalisme globalisé, dont on se plaint avec raison, adoucit aussi les mœurs, du moins celles de ceux qui ont quelque chose à perdre, les retraitées catalanes en font partie. Nous reprendrons cette question de la perte un peu plus loin.

 

Ajoutons une question d’importance. Qui soutiendra la paix civile ? Y a t-il ou non division des Mossos d’Esquadra, les policiers.policières catalane autonomes, héros.héroïnes des attentats de l’été dernier? Personne n’a oublié la détermination de cette policière ayant abattu sans faiblir ceux qui la menaçaient, elle et ses administrés, à Cambrils. Une partie de cette police autonome a clairement fait sécession d’avec l’Espagne lors des manifestations du 20 septembre et du référendum du premier octobre. Mais l’unité de cette institution, ancienne dans son nom qui remonte au dix-huitième siècle, mais jeune, (née en 1990),  dans sa nouvelle incarnation,  n’est pas acquise. La pierre de touche sera l’évolution des prochains jours[8].

 

J’écris dans une période incertaine. Le gouvernement Rajoy, le samedi 21 octobre,  a décidé d’appliquer l’article 155 de la Constitution Espagnole et, au nom de l’état de droit constitutionnel, veut reprendre les commandes de l’Autonomie Catalane. Puigdemont compte sur les démonstrations de la rue, avec pancartes en anglais, Freedom for Catalonia,  et les fautes que commettront la Guardia Civil pour émouvoir l’Europe et mettre sous tutelle Rajoy. La maladresse et l’isolation  de ce dernier dans les sommets Européens ne présagent rien de bon. Du côté de la rue, comme dirait chez nous Mélenchon, ce sont les plus décidés qui l’occupent, les vertus militantes y ont toute leur place, mais elles  ne décident pas de tout.  Le fragile Droit International, la puissance de l’argument financier, la loyauté des forces de répression, et de la police de proximité,  à un signifiant maître, voilà qui pèsera aussi lourd dans les prochains jours. Miquel Bassols oppose avec pertinence le symptôme Catalan et le  principe identitaire, mais il y a clairement à l’œuvre un principe non–identitaire. Les Catalans, même s’ils ne sont pas indépendantistes, ont un mal fou à se reconnaître dans l’Espagne. Ils n’ont aucun symptôme Espagnol. Même ceux qui ont un grand père andalou venu chercher du travail dans la métropole du nord sont à la peine. A Madrid, c’est différent. Des démocrates se reconnaissent dans une certaine narration nationale. Leur voix ne se transmet pas facilement. Un symptôme en est que la voix la plus forte, lors des manifestations anti-indépendantistes à Barcelone, était celle du péruvien, libéral, et marquis de son état, Mario Vargas-Llosa.

 

Ana Colau, la maire de Barcelone a su trouver une position originale. Elle a fait savoir qu’elle n’était pas pour la déclaration d’indépendance, et n’a pas participé aux manifestations qui portaient cette affirmation. Mais samedi 21, elle dénonce « le jour le plus terrible de ces quarante dernières années » et demande au PSOE catalan « de ne pas soutenir la décision de Madrid de suspendre l’autonomie catalane[9]. » Mme Colau ne s’identifie pas aux camps massifiés, elle est hérétique et soutient un désir de démocratie décidé. Elle parle aux oreilles des analysants, qui sont tous déchirés, bouleversés, faisant entendre avec quelle justesse Lacan a pu énoncer que « l’Inconscient c’est la politique », avec les conséquences qu’a su dégager Jacques-Alain Miller[10]. Quoi qu’il en soit, le Forum du 18 novembre se tiendra au milieu d’un moment fécond du désir de démocratie en Europe.

 

Le désir de démocratie et le populisme

 

La démocratie c’est la capacité de supporter toutes ces contradictions sans en être accablé, ni déprimé. C’est vouloir le débat, et la mise en mots du rapport de force. Ce n’est pas la seule force, mais c’est en tenir compte, en voulant la dépasser. C’est pourquoi nous osons parler de désir de démocratie alors qu’on nous rabat sans cesse les oreilles avec le désir de populisme. L’intitulé de notre Forum ne va pas de soi. Comment parler de Désir décidé de démocratie, alors que le mot de démocratie vient nommer une perte et un impossible. Pour la seule France, que ce soit Marcel Gauchet, Raphael Glucksmann,  Jean-Claude Milner, Jacques Rancière, Paul Ricoeur, eux qui n’ont rien en commun, surtout pas une idée politique, conviennent d’un point. La Démocratie c’est le deuil du Un. Le populisme c’est l’enthousiasme de l’hégémonie, la restauration du un. 

 

Marcel Gauchet, dans son livre La Démocratie contre elle-même, énonce que « C’est en cela que consiste spécifiquement la politique : elle est le lieu d’une fracture de la réalité ». Pourtant, cette phrase est énoncée à l’époque de l’euphorie des démocraties, après l’effondrement du mur de Berlin. Treize ans après, Tony Blair parle dans une atmosphère plus sombre, faisant en 2014 une série de conférences sous le titre « Is Democracy Dead? ». Marcel Gauchet[11] avait lui, déjà mis en valeur que le triomphe des démocraties n’engendrait aucun enthousiasme et plutôt un certain affect dépressif, certes plus light qu’aujourd’hui. Il en voyait la cause dans le fait qu’en démocratie la vérité n’est plus jamais une, qu’elle se divise en opinions contraires.

 

Raphael Glucksmann, dont j’ai fréquenté le père quand il animait le cinéclub à HEC, avec Jean-Jacques Brochier, avant le développement de son œuvre, et puis après dans les « évènements de 68 », voit dans le moment Catalan que nous traversons le rappel de l’origine tragique de la démocratie politique, et de la nécessité de traverser la discorde sans limite. Il formule avec son talent de plume habituel le dilemme : « Ce dépassement du tragique dans le politique est raconté par l’Orestie d’Eschyle, notre récit originel et commun, celui de l’avènement d’Athènes lorsque les Erinyes, les déesses d’une discorde sans fin ni limite, se transforment en Euménides et prennent place au cœur de la cité, donnant naissance sur scène à la première démocratie de l’histoire… En Catalogne, deux légitimités s’opposent. Le droit d’un peuple à disposer de lui-même et le droit d’un Etat à faire appliquer le droit. Les indépendantistes, sûrs de la justesse de leur cause, jouent la carte du fait accompli illégal. Le gouvernement central, sûr de la justesse de sa cause, joue la carte de la répression légale. Les actions des deux renforcent la certitude de l’autre d’être dans son “bon droit”. Les ingrédients d’une tragédie sont là. Comment ne pas condamner les tabassages honteux de citoyens pacifiques, armé d’un simple bulletin de vote ? Comment ne pas voir qu’une indépendance autoproclamée ouvrirait une boîte de Pandore, celle des frontières à l’intérieur de l’UE, dont des siècles de massacres nationalistes avaient commandé la fermeture[12] ? » Il ne voit de solution que dans un appel à un désir de démocratie, ce qu’il appelle « la politique comme seul horizon ».

 

Pierre Ricœur, mentor d’Emmanuel Macron, nous dit-on, met en valeur la politique comme le lieu d’un deuil, d’un renoncement, à l’identité du sujet politique. L’identité inexistante doit céder la place à l’identité narrative, notion qui doit beaucoup au sujet selon Lacan. La non reconnaissance des dettes complexes de Ricœur  envers Lacan avait, en leur temps, provoqué l’ire de notre maître. Pour l’identité narrative, elle est produite après la mort de Lacan, mais les lacaniens y retrouveront des accents familiers. « Cette notion, qui apparaît pour la première fois chez Ricœur dans la conclusion de Temps et récit (Seuil, 1983-1985), repose sur l'idée que tout individu s'approprie, voire se constitue, dans une narration de soi sans cesse renouvelée. Il ne s'agit pas d'une histoire objective, mais de celle que, scripteur et lecteur de ma propre vie, “je” me raconte sur moi-même. L'identité personnelle se constitue ainsi au fil des narrations qu'elle produit et de celles qu'elle intègre continuellement. Ce faisant, loin de se figer dans un noyau dur, le “je” se transforme à travers ses récits propres mais aussi à travers ceux qui sont transmis par la tradition ou la littérature qui s'y greffent, ne cessant de restructurer l'ensemble de l'histoire personnelle[13]. » Le sujet « ponctuel et évanouissant », comme disait Lacan, et qui ne peut se définir d’une essence ou d’une homéostase fixe, ne peut que s’articuler à la chaîne signifiante, à ce qui peut être qualifié d’histoire narrative. Mais ce qui est, chez Lacan, avant tout existence logique[14], reste chez Ricœur, lecteur comme Habermas du premier Lacan, une existence historique : « Sans le secours de la narration, le problème de l'identité personnelle est en effet voué à une antinomie sans solution : ou bien l’on pose un sujet identique à lui-même dans la diversité de ses états, ou bien l’on tient, à la suite de Hume et de Nietzsche, que ce sujet identique n'est qu’une illusion substantialiste, dont l’élimination ne laisse apparaître qu’un pur divers de cognitions, d’émotions, de volitions. Le dilemme disparaît si, à l’identité comprise au sens d'un même (idem), on substitue l’identité comprise au sens d'un soi-même (ipse) ; la différence entre idem et ipse n’est autre que la différence entre une identité substantielle ou formelle et l’identité narrative[15]. » C’est ce qui permet à François Dosse de souligner que Emmanuel Macron tente de donner à la France un récit narratif en mouvement, qui permette une vision future, en ébranlant quelques piliers du récit narratif conservateur : « Emmanuel Macron donne une définition de la France qui renvoie à une incessante construction narrative et non, comme certains l’ont dit, à la simple reprise du roman national lavissien glorificateur des héros d’une geste épique[16]. » Il faut donc vouloir supporter le deuil de l’identité et désirer ce remaniement sans cesse opéré par l’Autre qui parle en nous, laissant une marge pour l’invention de l’ipse.

 

Nous laissons de côté la question de l’articulation du sujet et de la jouissance, dans le fantasme et ses passions car nous en avons traité ailleurs. « Qu’est ce qui fait que de Erdogan a Putin, jusqu’à Xi Jin Ping, et à travers la crise des démocraties européennes, nous voyons surgir une série de leaders très différents, mais qui ont en commun le trait de diriger seuls ou de vouloir le faire en se différenciant du système. Ce mot de système est un écran pour désigner la démocratie représentative dans son multiple. Cette série de leaders peut être considérée non à partir d’une classe supposée unifiée sous l’étiquette populisme, mais en considérant dans sa diversité le type de fantasme qu’ils proposent de partager, quelle est la jouissance en jeu, quel est l’événement de corps proposé par chacun. On pourrait ainsi considérer la série des leaders appelés populistes sans les mettre dans un sac en commun, malgré le fait qu’ils surgissent partout, sur toute la surface de la planète, dans des régimes politiques très différents ; Ils s’autorisent volontiers de la tradition et du Nom-du-Père, mais pour s’en passer[17]. »

 

Jacques Rancière souligne lui aussi le deuil du Un au cœur du désir de démocratie. « Le scandale démocratique consiste simplement à révéler ceci : il n’y aura jamais, sous le nom de politique, un principe un de la communauté, légitimant l’action des gouvernants à partir des lois inhérentes au rassemblement des communautés humaines. Rousseau a raison de dénoncer le cercle vicieux de Hobbes qui prétend prouver l’insociabilité naturelle des hommes en arguant des intrigues de cour et de la médisance des salons. Mais en décrivant la nature d’après la société, Hobbes montrait aussi qu’il est vain de chercher l’origine de la communauté politique dans quelque vertu innée de sociabilité[18]. » C’est ce que le populisme recherche, la vertu innée d’identité qui abolirait l’irrémédiable discorde et ferait du Un hégémonique la nouvelle loi du cœur du peuple.

 

Le désir de démocratie et les migrants comme symptôme

 

Les élections en Tchéquie et en Autriche ont, une fois de plus, mis en valeur la coupure qui s’installe entre l’est et l’ouest de l’Europe. On se rappelle comment l’administration Bush en a joué en parlant de nouvelle Europe pour désigner cet Orient nouvellement admis dans l’élargissement à vingt-sept de l’UE. Les vingt-sept se sont d’abord récriés, mais depuis le refoulement des vagues de migrants  passants par les routes des Balkans lors de l’été 2015, et la fermeture des frontières de la Hongrie, de la Pologne, de la Tchéquie, de la Slovaquie, provoquant la déclaration d’accueil de Mme Merkel, ils se sont rendus à l’évidence. Un nouveau rideau de plomb est tombé, séparant les deux Europes. En occident un filtre de sécurité puissant a été mis en place, permettant dans une collaboration inter-étatique, d’abord mise en échec par les attentats multiples commandités par Daech, puis peu à peu plus efficace pour arrêter l’hécatombe, bien que toute l’Europe ne cesse de déjouer de multiples attentats chaque mois. Le combat contre le Califat déchu ne s’arrête pas à la chute de Raqqua et comme le disait Althusser « L’Avenir dure longtemps ».

 

Deux ans ont passés, avec des soubresauts imprévus. L’Allemagne dénazifiée, contrairement à l’Autriche, a du s’accommoder cependant  de la montée électorale de AfD et le politologue Bulgare Ivan Krastev fait valoir de façon hétérodoxe le point de vue de l’Europe de l’Est, sur la question des réfugiés, que ce soit ceux  des guerres civiles des Balkans, des guerres civiles du Moyen–Orient, des arrivants d’Afrique subsaharienne. Il donne forme humaine aux chiffres terribles dont il s’agit. Pour la seule Syrie, 7 millions  d’habitants ont quitté le pays sur un total de 22 millions. Seuls un million et demi ont atteint l’Europe, les plus qualifiés. Pour Krastev, ignorant les différences de statut économique, les migrants sont « des damnés de la terre qui, en raison de la mondialisation, changent de pays à défaut de pouvoir changer de gouvernement. Une décision rationnelle. Comme l’avait prédit Raymond Aron, « l’inégalité entre les peuples prend le sens qu’avait jadis l’inégalité entre les classes[19] ». Il donne une version de l’opposition entre la bonne réception des réfugiés en Allemagne en 2015 et le rejet du « groupe de Višegrad ». « La promptitude avec laquelle l’Allemagne a embrassé les valeurs cosmopolites fut aussi un moyen pour elle d’échapper à l’héritage xénophobe du nazisme, alors que l’anticosmopolitisme en vigueur en Europe centrale est en partie enraciné dans une aversion pour l’internationalisme jadis imposé par le communisme[20]. » Par contre, il donne un statut parallèle à la crise des réfugiés et à l’absence de confiance des populations envers leurs élites, faisant un lien explicatif entre rejet de l’étranger et rejet de la division démocratique. « Si nombre d’Européens votent pour des partis populistes, c’est non seulement en raison de la crise des réfugiés, mais également parce que, depuis plusieurs années, ils ne font plus guère confiance à leurs élites… Désormais, l’union toujours plus étroite” entre Européens et “la démocratie approfondie sont devenues deux notions antinomiques, reconnaît Krastev[21]. » L’Europe se divise à l’Est et le récit Européen de l’unité retrouvée par delà le rideau de fer s’effondre. L’Europe de l’Est n’a pas la même histoire que celle de l’Ouest dans sa relation aux Balkans et à l’empire Ottoman. Après tout, le dernier siège de Vienne date de 1683 et attend un vrai beau roman ou film pour apprendre à l’Europe ce qui s’est passé.

 

Notre époque est celle des guerres entre états dysfonctionnels, ou faillis, d’autres guerres menées par des hyperpuissances blessées, ou d’autres guerres de religion, toutes guerres qui envoient sur les routes de l’exil des migrants par millions. La question des migrants passe au premier rang de la question des droits. Certains comme Giorgio Agamben en font la preuve de la fin de la démocratie parlementaire libérale remplacée par l’état d’exception permanent déclarant privé de droits celui qui n’est plus citoyen de nulle part. Se fondant sur le Droit Romain, il voit dans le migrant l’actualisation de la figure du banni, de l’homo sacer.[22] Au contraire, Jean-Claude Milner montre que cette question du migrant, de celui qui n’est plus citoyen, renouvelle la lecture des droits de l’homme et du citoyen. Suivons son raisonnement. Avant de poser la question du pouvoir, et avant de poser la question des droits du citoyen,  la Révolution pose les droits de l’homme comme tel. Face aux critiques qui ont dénoncé l’abstraction de cet homme ou, comme dans la tradition marxiste, son incarnation trop claire des droits idéaux du bourgeois, Milner maintient que ces droits sont parfaitement incarnés comme les droits de l’être parlant saisi dans sa pure qualité d’être parlant. « Les êtres parlants sont des corps parlants. Les êtres parlants sont plusieurs parce qu’ils ont des corps[23]. » Et que cette réduction annonce l’être parlant sexué du freudisme, mis en valeur par le dernier enseignement de Lacan sous le nom du parlêtre qui a un corps. « Quand on y réfléchit bien, l’homme de la Déclaration annonce l’homme/femme du freudisme : à la différence de l’homme des religions et des philosophies, il n’est ni créé ni déduit, il est né ; en cela consiste son réel[24]. »

 

L’objection marxiste sur l’abstraction des droits perd sa consistance devant les situations d’urgence et de maltraitance qui se développent : « Face aux campements de réfugiés, le langage marxiste est frivole. Les droits commenceraient donc avec les excréments et les sécrétions ? Pourquoi pas ? aurait demandé Freud […] Les droits de l’homme/femme résument ce qui fait qu’on ne traite pas un homme ou une femme comme un animal ; ils commencent donc au plus près de l’animalité. Quand bien même on a retiré aux individus leurs mérites et démérites, leurs actions innocentes ou coupables, leurs œuvres en un mot, ce qui reste a des droits. Guenille, ordure, tombeau, la plupart des religions, des philosophies et des héroïsmes méprisent cette part maudite[25]. »

 

Si l’on admet que les droits du parlêtre recouvrent la prise en compte de la part maudite ainsi énoncée on peut aller jusqu’à penser que les droits de l’homme nous font entendre que les droits des migrants engagent ceux du parlêtre. A l’issue du Séminaire XXIII, Lacan substitue l’exil des corps dans l’histoire à l’ex-sistence du sujet de l’inconscient : « Joyce se refuse à ce qu’il se passe quelque chose dans ce que l’histoire des historiens est censée prendre pour objet. Il a raison, l’histoire n’étant rien de plus qu’une fuite, dont ne se racontent que des exodes. Par son exil, il sanctionne le sérieux de son jugement. Ne participent à l’histoire que les déportés : puisque l’homme a un corps, c’est par le corps qu’on l’a. Envers de l’habeas corpus. Relisez l’histoire : c’est tout ce qui s’y lit de vrai. Ceux qui croient faire cause dans son remue-ménage sont eux aussi des déplacés sans doute d’un exil qu’ils ont délibéré, mais de s’en faire escabeau les aveugle[26]. »

 

Il s’en déduit non seulement une politique des droits, mais une politique du symptôme, qui implique de nouveaux désirs de démocratie. La méconnaissance du symptôme migrant passe par l’affirmation du communautarisme populiste, avec son repli narcissique. Face à l’identification narcissique au même, l’identification communautariste, la politique du symptôme vise le partenaire à déchiffrer. La croyance identitaire porte en germe sa folie, y compris sous la forme logique selon la quelle « je me hâte de m’identifier au même de peur qu’on ne me reconnaisse pas comme homme ». Les migrants ne sont ni réductibles à un « désir d’occident » qui les aliénerait sans remèdes, ni à la figure opaque d’une foule menaçante, réduite aux seuls chiffres. Ils sont cas par cas. Déchiffrer le symptôme migrant c’est pouvoir le traiter effectivement. Un peu de Realpolitik est nécessaire. Il faudra, face aux millions de migrants attendus construire des filtres et des zones humanitaires d’accueil dans les pays de départ. Il faudra donc améliorer les débuts de la nouvelle politique mise en place depuis cette année par les français et les italiens qui sont en première ligne. L’universel du droit de l’homme doit être toujours mesuré au cas par cas des multiples trafics d’immigrations possibles. Le Pape François a su trouver les mots pour se faire le porte voix d’une nouvelle figure du prochain. Il contribue puissamment à ce que l’Italie résiste admirablement aux difficultés de l’accueil des nouvelles vagues migratoires, en particulier celles issues d’Afrique subsaharienne. Les incidents de l’été à Rome ont laissé des traces, mais ils ont été surmontés. Nous en entendrons les suites à Turin en novembre et à Rome en février. 

 

 



[1] Ducourtieux C. et Bernard P., « Brexit, le casse-tête en prélude au sommet européen », Le Monde, 19 octobre 2017.

[2] Travis A., Hate Crime Surged in England and Wales After Terrorist Attacks, The Guradian, 17 octobre 2017.

[3] « En Autriche, l’extrême droite en embuscade », Le Monde, 17 octobre 2017.

[4] « L’Autriche aborde les élections législatives dans une forme insolente », Le Monde, 15 octobre 2017.

[5] Vitkine B., « Andrej Babis, milliardaire populiste à la conquête du pouvoir en République tchèque », Le Monde, 20 octobre 2017.

[6] Voir l’article du désormais célèbre tandem Gérard Davet et Fabrice Lhomme dans Le Monde du 14 septembre 2017.

[7] Connan J., « Vénétie, Lombardie : en Italie du Nord, l’autre référendum », Le Figaro online, consulté le 20 octobre 2017.

[8] Sur toutes ces questions, il faut lire les excellents articles sur le blog de notre Forum, ainsi que sur celui de Zadig-España, de Rosa Elena Manzetti, Ana Aromi, Miquel Bassols, Enric Berenguer, Paola Bolgiani, Joaquim Carretti, Gustavo Dessal, Santiago Castellanos, Domenico Cosenza, Francesc Vila, et de ceux que je ne peux citer dans leur extension. Beaucoup seront présents lors du Forum de Turin. La discussion sera passionnante.

[9] Isabelle Piquer, « Démonstration de force des indépendantistes catalans dans les rues de Barcelone, » La Matinale du monde du 22 octobre.

[10] Miller, J.-A., Cours du 15 mai 2002, inédit.

[11] Gauchet, M., La Démocratie contre elle-même, Paris, Gallimard, 2002, p. 192.

[12] Glucksmann, R., « Catalogne : la politique comme seul horizon », L’Obs, 12 octobre 2017.

[13] Arrien, S.-A., « Ricoeur et l’identité narrative », Le Point, 21 juillet 2017.

[14] Miller, J.-A., l’Etre et l’Un, Cours de 2010-2011, inédit.

[15] Arrien, S.-A., « Ricoeur et l’identité narrative », Le Point, 21 juillet 2017.

[16] Flandrin, A., « Comment Emmanuel Macron a placé Paul Ricoeur au pouvoir », Le Monde, 19 octobre 2017.

[17] Laurent, É., Populismo y acontecimiento del cuerpo, Lacan Quotidien, 10 mai 2017.

[18] Rancière, J., La Haine de la démocratie, La fabrique éditions, 2005, p. 58.

[19] Lemaître, F., « L’Europe en route vers l’abîme » (Sur Le Destin de l’Europe, d’Ivan Krastev, éditions Premier Parallèle, 2017), Le Monde, 11 octobre 2017.

[20] Ibid.

[21] Ibid.

[22] Agamben, G., Homo sacer, Seuil, 2003.

[23] Milner, J.-C., Relire la Révolution, éditions Verdier, 2016, p. 254.

[24] Ibid., p. 263.

[25] Ibid., p. 261.

[26] Lacan, J., « Joyce le Symptôme », in Autres écrits, éditions du Seuil, 2001, p. 568.

 

 

 

 

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