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FORUM EUROPÉEN DE ROME - M.-H. BROUSSE : "L'ÉTRANGE QUI ERRE"

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Eurofédération de Psychanalyse

Vers le Forum européen de Rome – 24 février 2018



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L’étrange qui erre



Marie-Hélène Brousse

 

 

Intrusion

L’être parlant est d’abord un corps. C’est une des leçons qu’on peut tirer de la lecture de l’enseignement de Lacan. À relire ses premiers textes à la lumière de ce que Jacques-Alain Miller a nommé son tout dernier enseignement, cela apparaît de façon aveuglante.

Le premier Lacan réinvente l’Imaginaire et fait surgir un nouveau complexe en s’appuyant sur les avancées, alors récentes, de l’éthologie et de la théorie de la forme : le complexe d’intrusion. La belle forme unifie le morcellement de fait résultant du fonctionnement du vivant, de ses organes et de ses sensations. Lacan y revient  en 1975 dans sa conférence au Massachusetts Institute of Technology : « Un corps ça se reproduit par une forme… Nous l’apprécions comme tel par son apparence. Cette apparence du corps humain, les hommes l’adorent. ». Tout le déploiement du stade du miroir consiste à faire un avec cette forme, cette image qui cependant est hétérogène au vécu du vivant et  constitue la matrice de l’autre comme celui qui a. La fracture, pour être recouverte, est définitive. Elle construit l’autre selon la structure de l’Intrusion et donne au Moi sa couleur paranoïaque.  L’autre est étranger et il est intrusif : peur, rejet et jalousie, dégout ou horreur. Dans son texte l’inquiétante étrangeté, Freud en conte l’expérience face au miroir dans lequel il voit un vieil homme, lors d’un voyage en train[1].

C’est l’autre de l’animal qui marque son territoire, non à l’intention de ses proies, mais à l’intention de ses semblables, de ceux de son espèce. Le territoire, la propriété, ou pourquoi le communisme était structuralement voué à l’échec. En fonction de cette dimension de l’Imaginaire l’étranger est donc structuralement intrusif, abusif, voleur, bref insupportable. Un analysant contait récemment en séance comment l’installation provisoire d’un lieu de vie pour jeunes migrants confié par la Mairie de Paris à une organisation associative, et en dépit du fait que tout se passait remarquablement bien, avait donné lieu à une pétition exigeant leur départ. Tous les habitants de son immeuble et des immeubles avoisinants l’avaient signée, rongés les uns par l’inquiétude, les autres par la haine. « Va-t’en », « chacun chez soi », variantes du complexe d’intrusion et de l’insupportable de l’autre. Trump est le porte parole planétaire du complexe d’intrusion qui habite chaque individu, chaque espèce vivante. Il dévoile que l’envahisseur se retourne en envahi, l’exclus en excluant. L’invasion et l’intrusion font la paire. L’étranger est là. À nos portes, croyons-nous. Pas du tout, il est en nous. Le moi est la forme originaire de l’étranger. L’autre est le même. L’exclusion est donc impossible. L’image, adorée ou haïe, est nécessaire, au sens vital du terme. Aucun mur n’en viendra à bout. Aucun massacre non plus. L’autre est increvable car chaque coup que je lui porte m’atteint.  C’est le point d’impossible de la dimension de l’Imaginaire.

 

Différences

La seule spécificité de l’espèce humaine est son type de langage, sonore, articulé et pouvant passer à l’écriture. Tous les vivants humains sont des êtres parlants. Qu’ils émettent ou non des paroles, ils habitent le langage. Mieux, ils en sont, en tant que sujets, l’effet. Mais… ils parlent des langues différentes. Le mythe de Babel témoigne de l’autre dimension de l’impossible, conséquence du symbolique, qui en résulte. Il y a le langage, c’est une forme du Un, mais il y a des langues. C’est là, me semble-t-il, la racine de toute différence et donc du multiple. Dans son spectacle, Democracy in America, R. Castellucci, faisait dire aux Indiens, nom générique donné par les Européens aux peuples vivant sur ces terres où eux-mêmes venaient de débarquer, « Leurs mots ne sont pas nos mots » et dans le film Little Big Man de Arthur Penn (1970) les Indiens se nommaient eux-mêmes d’un nom traduit par « êtres humains » applicables uniquement à eux-mêmes. On pourrait aussi penser aux contacts entre les Conquistadores et les peuples autochtones d’Amérique du Sud, de part et d’autre cherchant à classer l’étranger dans une rubrique de leur langue propre.

Le fondement de la différence est dans le mot et son double pouvoir : nomination et métaphore. La nomination par le mot permet de croire à l’être et la métaphore, au sens, qui se prétend toujours par la puissance du discours, sens commun et qui bien sûr est tout sauf commun. Malentendu garanti. Ajoutons que le mot pris dans la combinatoire du symbolique devient une classe et qu’une classe peut fonctionner dans le champ du discours du maître, c’est à dire de la domination, comme ségrégation.

C’est donc la puissance du langage qui peut garantir le Un et l’universel : « toutes les langues », « tous les parlêtres », « tous les hommes », mais, comme Lacan le montre par l’invention de la logique de la sexuation, ce Un de l’universel exige l’existence du Un de l’exception. Les droits de l’Homme, mot qui équivoque entre êtres parlants et êtres mâles, conquête des Lumières, exigent donc une exception. Jusqu’à la fin du 19ème siècle, ce furent, partout, les femmes qui étaient exclus de ces droits. La différence a comme conséquence l’exclusion, ou pour le formuler mieux, l’exclusion est un des traitement de la différence. Posons donc que l’Étranger, dans la dimension du symbolique, est un des nom donné à la différence. Rien d’étonnant donc que les femmes l’aient prioritairement incarnée dans les discours du maître. L’Étranger est le féminin. C’est l’Étrangère. Et être différent  féminise.

Le tout implique un reste, au mieux appelle une catégorie, « divers » qui se caractérise par l’hétéroclite. Par l’invention d’une logique de la sexuation, Lacan, dans le Séminaire Encore,  permet de sortir de l’aporie du Un de l’exception et donc de la dictature du tout et de l’universel : Pas tout, différent de « pas du tout ». Cela a un coût : la démocratisation, pour le dire de façon comique, du un et sa solitude. Jacques-Alain Miller en a déployé les conséquences et a montré qu’elle constituait l’axe majeur de la clinique de l’époque dans laquelle nous vivons, clinique des uns-tout-seuls, à laquelle tente de s’opposer les vertiges d’une politique dites des minorités. Pourquoi  « vertiges » ? Parce que ces dites minorités retombent immanquablement dans la psychologie collective du Moi. Elles interprètent la différence à partir de la dimension imaginaire et n’échappent donc pas au couple Intrusion/invasion.

 

Symptôme

Quelle est l’approche que la psychanalyse peut apporter à l’étrangère, l’étrange-qui-erre ?

Jacques-Alain Miller dans son cours du 14 mars 2007 montre que la formule du dernier Lacan sur la finalité d’une analyse, « s’identifier à son sinthome », consiste à « reconnaître son identité symptomale »,. Il ajoute : « après l’avoir parcouru, se débarrasser des scories héritées du discours de l’Autre… s’identifier, avec une espèce de distance, celle de la remontée de l’inconscient au sinthome ». Une analyse traite en effet l’inconscient de deux façons : par le déchiffrage des formations de l’inconscient dont l’interprétation, sans fin, contribue à nourrir le sens. Mais, en mettant en valeur que tout sens est un semblant et que l’histoire de chacun est faite de hasards et de contingences, une analyse permet de cerner ce qui, hors sens, organise cette histoire.  C’est une marque de jouissance qui, se répétant, constitue un axiome. Cet axiome  anime, oriente chaque parlêtre dans la dérive que constitue sa vie. Cette consistance est l’élément de réel dans chaque sujet parlant. Il n’existe pas deux marques semblables, il n’existe pas deux identités sinthomales semblables. L’imaginaire y trouve donc sa limite, et le symbolique aussi. Ce réel dégagé en analyse certes reste en partie étranger, inexplicable, mais il ne fait plus peur, ni horreur. Il se nomme.

L’analyse est ce qui permet un usage ni intrusif, ni exclusif de cet étranger qui m’habite et que je suis, à entendre avec l’équivoque en français entre être et suivre.

 

 

 



[1] S. Freud, note, dans la troisième partie de L'inquiétante étrangeté (Das Unheimliche), 1919

" J'étais assis seul dans un compartiment de wagons-lits lorsque, à la suite d'un violent cahot de la marche, la porte qui menait au cabinet de toilette voisin s'ouvrit et un homme d'un certain âge, en robe de chambre et casquette de voyage, entra chez moi. Je supposai qu'il s'était trompé de direction en sortant des cabinets qui se trouvaient entre les deux compartiments et qu'il était entré dans le mien par erreur. Je me précipitai pour le renseigner, mais je m'aperçus, tout interdit, que l'intrus n'était autre que ma propre image reflétée dans la glace de la porte de communication. Et je me rappelle encore que cette apparition m'avait profondément déplu. Au lieu de nous effrayer de notre double, nous ne l'avions tout simplement, pas reconnu. Qui sait si le déplaisir éprouvé n'était tout de même pas un reste de cette réaction archaïque que ressent le double comme étant étrangement inquiétant ? "

 


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