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EFP - Vers le Forum européen de Rome - Rose-Paule Vinciguerra et Philippe Hellebois

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Le migrant : un « plus qu’étranger » !

 

Rose-Paule Vinciguerra

 

 

Une parole d’un petit garçon de quatre ans concernant les migrants m’a frappée. Comme nous passions en taxi, il y a deux ans, le long du métro aérien La Chapelle, nous vîmes nombre de migrants debout, assis, errants sur quelques dizaines de mètres carrés, massés autour de quelques tentes… Le chauffeur de taxi interrogé m’informa de leur nationalité : Erythréens. J’expliquais alors à l’enfant que ces hommes avaient fui leur pays et qu’ils étaient là, sans papier, sans travail, sans argent, ignorant la langue française. Le petit garçon resta perplexe puis me dit avec conviction et même une certaine fougue : « Mais ils ont une langue, ils parlent leur langue ! Avec ça, ils peuvent sûrement trouver quelque chose à faire ! » Il faut préciser que cet enfant de quatre ans était parfaitement bilingue. Je trouvais cette remarque profonde. À ceux qui n’ont rien, qui ont perdu tout insigne, qui sont réduits à leur banale existence, il avait trouvé une propriété : ils parlent une langue propre, sont capables d’interlocution et avec celle-ci, ils peuvent faire quelque chose. Être parlant donne des droits qui, au-delà des droits du citoyen, sont des droits universels.

Il y a cependant en français une ambiguïté dans ce mot d’étranger. Qui est l’étranger  pour moi? Le japonais que je croise à Paris et qui parle une langue qui m’est incompréhensible mais dont je suppose qu’il a un nom, une cité, un « cercle d’appartenance » comme dit Jean-Claude Milner1? Ou le migrant sans nom, sans origine définie, sans parole ?

Les Grecs classiques avaient deux mots pour désigner les étrangers dans la cité : xénos et barbaros. Xénos, « l’étranger de passage » que l’on accueillait, était un étranger d’une autre cité, parlant grec donc. Il y avait bien aussi le métèque, métoïkos, « celui qui a changé de résidence », le grec étranger à la cité qui est resté là, et qui, en tant que tel, n’est pas déconsidéré. Certes, le métoïkos n’est pas égal au citoyen dans ses droits, il est aussi soumis à des taxes plus lourdes que le citoyen mais il n’est pas expulsable, du moins dans la cosmopolite Athènes. Aristote et presque tous les sophistes étaient métèques ! D’eux se distinguait l’autre étranger, le barbaros (celui dont je ne comprends pas la langue parce qu’il n’émet que des sons en charabia, bar-bar, bla-bla cacophonique) quoiqu’il ait pu venir de nations hautement civilisées, de Perse par exemple, mais celles-ci, pour un grec, ne cultivaient pas la liberté et ses valeurs2. Si toutefois le barbaros acceptait d’adopter la langue, la religion et les mœurs des Hellènes, il pouvait devenir grec, au moins partiellement et l’inverse était aussi possible.

Cependant n’était pleinement homme que le citoyen libre et non les esclaves soumis au travail forcé. Pour nous qui faisons la distinction droits de l’homme et du citoyen, que recouvre le terme « étranger » ? Celui-ci est équivoque : Un seul mot pour deux sens. Il y a celui que je reconnais comme être parlant, « l’étranger du même » selon la formule de Jean-Claude Milner3, et puis celui qu’il nomme l’étranger « plus qu’étranger ». Avec « le plus qu’étranger », le migrant, la symétrie de l’interlocution ne fonctionne pas et même s’il parle français comme c’est le cas de beaucoup migrants africains. Sa parole ne compte pas. Tout juste lui suppose-t-on un parler fruste, juste suffisant pour répondre à des questionnaires ! Le migrant n’est en effet à traiter que comme du « matériel bio-politique »4, éjecté du champ des représentations. Là ne vaut pas le « principe de charité » épistémique, formulé par les philosophes américains Quine et Davidson et qui consiste à supposer que l’autre, si incompréhensible que soit sa langue, doit quand même pouvoir être compris.

 Aussi bien, la question se pose pour nous de savoir comment cette « étrangéïté  de l’autre »5 migrant est considérée dans nos cités cosmopolites. Concernant la proximité des corps et le refus du  mélange avec les populations migrantes aux bords extimes des cités, on peut se demander si ces marges ne sont pas là un centre vide refusé. À rebours de ce refus, Claude Lefort considérait au contraire que ce qui nous « fait reconnaître la spécificité de la démocratie, l’instauration d’un espace public», c’est « le côtoiement »6.

Le migrant, qu’il soit réfugié politique ou économique, est-il comme le barbaros d’Athènes? Non car la civilisation de la science ne s’embarrasse même pas de nommer l’étranger un barbaros: elle n’a pas besoin que l’autre parle. Les langues sont pour elle encore trop équivoques. Il ne lui suffit que d’évaluer et non de dialoguer. Ni de penser. De penser par exemple qu’à Calais, la dite « jungle » abritait deux églises, deux mosquées, trois écoles, un théâtre, trois bibliothèques, une salle informatique, deux infirmeries, un hammam… Une jungle parlante, raisonnante, désirante, invoquante en somme !

Décidément les grecs considéraient le logos mieux que nous!

  

 

1 Jean-Claude Milner, "De l’hôte à l’ennemi, du proche au lointain, les noms de l’étranger.", conférence prononcée dans le cadre du banquet d’été de la grasse en août 2015  sur le thème "ce qui nous est étranger". Cette conférence peut être consultée sur youtube.

2 Cf Jacqueline de Romilly : La douceur dans la pensée grecque, Paris 1979

3 Ibid

4 Ibid

5 Je reprends là une formule de Jean-Claude Milner.

6 Claude Lefort : "Fragilité de la démocratie”,31econférence Marc-Bloch à la Sorbonne. Publié dans Philosophie Magazine, 14/9/2012




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Une invidia penis permanente


Philippe Hellebois

 

 

Dans une plaquette republiée récemment en français, Umberto Eco épingle à côté de diverses caractéristiques bien connues du fascisme – culte du chef, de la tradition, de la guerre, de la nation –, une amusante « invidia penis permanente » : « Puisque la guerre permanente et l’héroïsme sont des jeux difficiles à jouer, l’Ur-fasciste transfère sa volonté de puissance sur des questions sexuelles. Là est l’origine du machisme (impliquant le mépris pour les femmes et la condamnation intolérante des mœurs sexuelles non conformistes, de la chasteté à l’homosexualité). Puisque le sexe est aussi un jeu difficile à jouer, le héros Ur-fasciste joue avec les armes, véritables Ersatz phalliques : ses jeux guerriers proviennent d’une invidia penis permanente. »[1]

Malgré le défaut d’un raisonnement par trop circulaire, ce recours au trait classique freudien de la clinique de l’hystérie touche au Witz de camper le héros fasciste en histrion faisant d’autant plus l’homme qu’il l’est peu. C’est encore plus drôle à s’aviser avec Lacan que cela ne sert plus à rien ! En effet le fascisme n’avait pas tant à se battre contre quelqu’un, hors les ennemis qu’il s’inventait, que contre un discours et son pouvoir de contagion. Fascisme et racisme n’étaient rien d’autre pour Lacan qu’une réaction face à ce qu’il appelait le remaniement des groupes sociaux par la science qui domine le monde depuis le XVIIe siècle. Ce remaniement, qui consiste surtout au mixage par la mondialisation de groupes habituellement séparés, a pour conséquence de les opposer les uns aux autres. La raison peut s’en dire simplement : le mode de jouissance des uns n’est pas celui des autres, ce qui entraîne une intolérance réciproque. Celle-ci est encore aggravée encore par l’égarement des protagonistes quant à leur propre jouissance : chacun supporte d’autant moins celle de l’Autre qu’il ignore la sienne. Le père n’étant plus là pour dire où est notre jouissance en l’interdisant, nous ne la voyons plus que dans l’Autre : l’Étranger, c’est l’Autre qui jouit et dans lequel je ne veux pas me reconnaître.

Lacan a évoqué tout cela en des termes devenus célèbres : « Dans l’égarement de notre jouissance, il n’y a que l’Autre qui la situe, mais c’est en tant que nous en sommes séparés. D’où des fantasmes, inédits quand on ne se mêlait pas. »[2] Il précisait aussi que les fascistes et autres nazis, qui voulaient rayer l’Autre de la surface du globe, n’étaient en fait que des précurseurs ![3] À voir et entendre le grand nombre de tristes sires qui gouvernent en Europe, cette remarque de 1967 trouve hélas une confirmation éclatante. Peut-être aussi a-t-elle inspiré le lecteur de Lacan qu’était Umberto Eco quand il constate, dans ce même texte, que le fascisme est toujours autour de nous, fut-ce en civil, soit sans chemises noires ni uniformes vert de gris.[4]

Le principe du racisme étant le rejet de la jouissance de l’Autre, il n’a donc pas que l’Etranger pour cible, mais aussi, remarque J.-A. Miller, celle qui incarne l’Autre par excellence, soit la femme.[5] Si le racisme résulte des conditions historiques de la mondialisation, la misogynie est par contre structurale de tenir au langage lui-même, à son réel, puisque la femme est ce qui ne peut se dire. C’est l’une des dimensions du Witz de Lacan – « on la dit-femme, on la diffâme » –, et ce qui explique que l’analyse est bien souvent nécessaire pour s’extraire de cette passion triste.[6] Derrière l’Étranger, il y a donc la femme que le culte de la virilité se fait profession de rejeter. Et c’est sans doute l’une des raisons qui amenèrent Lacan à qualifier la tradition, par essence virile, de spécialement conne.[7] Les tenants de l’ordre ancien enragent donc d’autant plus que le monde devient irrésistiblement autre, c’est-à-dire féminin. Dans l’un de ses derniers cours, J.-A. Miller énonçait la question en ces termes : « Il y a bien sûr des causes sociales, historiques, d’autres encore, à certains mouvements auxquels on assiste. Néanmoins, je pense que le phénomène le plus profond se situe dans l’aspiration contemporaine à la féminité, et les résistances, le délire et la rage qui en saisissent les tenants de l’ordre ancien. Les grandes fractures auxquelles nous assistons entre l’ordre ancien et l’ordre nouveau se déchiffrent au moins pour une part, comme l’ordre viril reculant devant la protestation féminine. »[8]

 

[1] Eco, U., Reconnaître le fascisme, Paris, Grasset, 2017, p. 45.

[2] Lacan, J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 534.

[3] Lacan, J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 257.

[4] Eco, U., Reconnaître le fascismeop. cit. p. 50.

[5] Voir notamment « L’homme décidé. Entretien avec Jacques-Alain Miller », Vacarme, n°18, 23 février 2014 ; « Les prophéties de Lacan », Le Point 18/08/2011 consultable en ligne.

[6] Lacan, J., Le séminaire, livre XX, Encore, Texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil 1972, p. 79.

[7] Lacan, J. Le Séminaire, livre XXII, RSI, , Chapitre 8, inédit

[8] Miller, J.-A., L’orientation lacanienne. « L’Etre et l’Un » (2011), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’Université Paris VIII, cours du 9 février 2011, inédit. 

 

 

 

 

 

 

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