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EFP - Vers le Forum européen de Rome - Miquel Bassols

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La logique de l’étranger

 

Miquel Bassols

 

 

Ne suis-je étranger que pour qui m’est étranger ? La question concernant la structure des réciprocités qu’exigerait une société de reconnaissance mutuelle mérite d’être posée. Sans doute la réponse dépend davantage d’où l’on est (donde uno esta) plutôt que d’où l’on est (de donde uno es). Je suis étranger pour l’autre quand je suis (estoy ) hors de mon pays – mais quel est mon pays ? L’autre est étranger pour moi quand il vient de son pays pour être (estar) dans le mien – mais, en fait, quel est son pays ? Ces réciprocités révèlent immédiatement quelques dissonances : si l’autre est (esta) dans un pays qui n’est pas le sien, mais qui n’est pas non plus le mien, alors je ne le considère pas comme un étranger, et surtout si je ne suis (estoy) pas dans le pays où lui est (esta). Si moi-même je suis (estoy) dans un pays où l’autre non plus n’est (es) pas de ce pays, alors je ne serai pas considéré par lui comme tellement étranger. Le degré d’extranéité dépend davantage de la question suis-je (donde estoy) plutôt que d’où suis-je (de donde soy) et d’où je viens.

 

Il n’est donc pas certain que je sois toujours étranger de la même façon pour qui est étranger pour moi. Cela dépend du lieu où nous sommes, moi et l’autre. L’être (ser) s’évapore nécessairement dans l’être (estar) à tel point de se montrer comme un manque à être (falta de ser) – c’est le terme lacanien –, une identité vide. Un des noms de cette identité vide serait-il alors l’étranger ?

 

D’autre part il est intéressant d’observer que lorsque deux personnes se reconnaissent comme étrangères étant (estando) dans un pays qui n’est pas le leur, elles ne sont plus si étrangères que ça l’une pour l’autre. Dans le cas où ces deux personnes sont (sean) du même pays, ce trait d’extranéité les rendra étrangement plus familières dans une espèce de solidarité secrète. C’est dans cette étrange familiarité que nous pouvons rencontrer cette dimension que Freud a désigné du terme de Unheimlich, le sinistre, l’étranger même s’il est familier. Cela m’est arrivé par exemple lorsque dans un autre pays, j’ai rencontré des traces de l’histoire de mon pays. C’est surtout là, dans le lieu de l’Autre, que j’ai davantage reconnu ce pays comme le mien. D’autre part, toutefois, quel est mon pays quand je le reconnais avant tout dans le lieu de l’Autre, dans un autre pays ? Dans ce lieu, toujours étranger, je peux rencontrer exactement ce qui m’est plus familier. C’est donc là où j’arrive à me sentir étranger à moi-même.

 

A ce point je peux aussi être étranger justement pour quelqu’un qui n’est pas étranger pour moi. Et quelqu’un peut m’être étranger sans que je ne sois étranger pour lui. Il s’agit de l’extranéité non dite, non reconnue de façon réciproque. Ce n’est que lorsque cette extranéité devient évidente, que quelque chose me rend radicalement étranger au point que je me demande : que suis-je pour l’autre quand je suis (estoy) dans le lieu de l’Autre, dans son pays ?

 

La relation d’extranéité nous semblait de but en blanc biunivoque : je suis étranger uniquement pour quelqu’un qui m’est étranger. Cette apparence cache cependant toujours dans son fondement une relation réflexive, plus intime, la relation de chaque élément avec soi-même : suis-je étranger à moi-même ? Oui, là où je rencontre en moi-même cet Autre qui m’habite, dans ses paroles et dans son mode de jouissance, cet Autre qui s’agite en moi et que nous pouvons aussi appeler « inconscient ». C’est le terme meilleur que Freud ait trouvé pour désigner ce qui de moi-même, m’est le plus étranger. Il s’agit d’une relation très singulière dans la construction d’un ensemble d’appartenance parce que, appliquée comme relation réflexive à chaque élément avec soi-même, elle exclut cet élément au moment même où elle l’inclut dans l’ensemble, mettant ainsi en suspens le principe d’identité : si je suis étranger à moi-même comme je le suis pour un autre, alors je ne fais pas partie de l’ensemble d’appartenance à cause du fait que cet ensemble se définit proprement par le trait « être étranger pour un même ».

 

C’est dans la mesure où l’autre rend présente en moi cette Altérité, altérité d’extranéité qu’apparaît le sentiment le plus radical d’étranger, un sentiment qui est opposé et corrélatif à l’identité entre l’être (ser) (d’un lieu) et l’être (estar)  (en un lieu).

Au contraire, si nous séparons l’être (ser) de l’être (estar), chacun est étranger à soi-même sans être (estar) nécessairement à l’étranger. Ou encore chacun est (esta) à l’étranger sans être (ser) nécessairement étranger pour les autres. Ce serait le début d’une reconnaissance mutuelle et généralisée, fondée sur la reconnaissance de l’étranger qu’il y a en tout un chacun. C’est un idéal, sans doute. Mais un idéal meilleur, sans doute aussi, que quelconque relation de ségrégation inhérente au lien social fondé sur l’identification, plus idéal toutefois, entre l’être (ser) et l’être (estar).

 

Au terme de cette étrange logique de l’étranger nous déduisons un trait de notre propre expérience analytique. Il s’agit d’une façon de savoir être (estar) là où je ne suis (soy) pas, mais aussi bien de savoir être (ser) là où je ne suis (estoy) pas. Tout cela sans produire aucun désastre et sachant se reconnaître en chaque lieu comme étranger à soi-même.

 

 

Note sur l’étrangeté entre les langues

 

La différence précise en castillan entre l’être (ser) et l’être (estar) ne se produit pas, ou ne se produit pas de la même façon, en d’autres langues. D’où la difficulté que l’on rencontrera pour la traduction de ce petit texte en français où ser et estar se rejoignent en être.

De même pour la langue anglaise qui dispose de to be quand bien même le terme to stay du point de vue étymologique semble se rapprocher plus à estar. L’italien, comme le catalan, dispose de la différence entre être ser (essere) et être estar (stare) sans toutefois recouvrir les mêmes champs sémantiques. C’est pour cela, comme il est souvent signalé, que l’usage des verbes ser et estar reste toujours confus pour les étudiants étrangers, quoique de manière diverse selon le lieu d’où ils proviennent et où ils sont (sean), et à divers degrés. C’est un bon exemple pour se demander d’où est (es) chacun selon où il est (esté) pour sentir l’étranger en soi-même.

Enfin, c’est grâce à la différence entre les langues que nous faisons l’expérience plus profonde de l’étranger.  « Barbare » fût en premier lieu la façon de nommer l’Autre dont on ne comprenait pas la langue : bar, bar, bar

 

 

Traduction de Michelle Daubresse

 

 

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