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EFP - Vers le Forum européen à Rome - Eliane Calvet - Fouzia Taouzari - José Villalba

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Human Flow

 

de Ai Weiwei, avec Boris Cheshirkov, Hiba Abed, Salam Kamal Aldeen (2017)

 

 

Eliane Calvet

 

Ai Weiwei, artiste dissident chinois, star de l’art contemporain qui vit à Berlin, a tourné ce documentaire sur la crise des migrants en filmant pendant une année dans 23 pays, Italie, Grèce, Macédoine, Hongrie, France, Allemagne, Afghanistan, Birmanie, Bangladesh, Yémen, Israël, Gaza, États Unis, Mexique… On pourrait rajouter, Haïti, Canada, Venezuela, Colombie, Brésil…

65 millions de personnes ont été contraintes de quitter leur pays, pour fuir les guerres, les famines et les bouleversements climatiques. Il s’agit du plus grand flux migratoire depuis la seconde guerre mondiale, une transhumance humaine que rien ne semble pouvoir arrêter.

« La course des pauvres vers les riches », ou ceux qu’ils pensent être riches.

Cette crise des réfugiés est une catastrophe humanitaire qui balaie le monde occidental.

Filmant à l’aide de drones, Ai Weiwei nous montre des foules de ce qu’on pense être « des fourmis » ; en se rapprochant, nous distinguons des files interminables de familles marchant sans savoir vers quel but, contrairement aux fourmis. Ils sont arrêtés aux frontières qui se dressent devant eux, avec barrières et barbelés, et sont parqués dans des camps de réfugiés, dont les formes et le « confort » varient selon le pays. Là s’arrête leur exode. Ces personnes déracinées ne peuvent ni ne veulent rentrer dans leur pays.

Dans le film il est dit que la durée moyenne d’un exil est 26 ans, plus d’une génération.

Le film provoque un choc, ses images nous laissent incrédules, tant leur accumulation et les violences qui sont faites aux corps sont éprouvantes.

Comme le dit Jacques-Alain Miller dans La conférence de Madrid1, « Penser que la psychanalyse est une expérience d’un par un, une expérience intime échappant au chaos, au malaise qui prévaut au dehors, est une erreur ».

Pour ne pas rester seulement fascinés par ces images, les psychanalystes se réuniront à Rome le 24 février 2018 pour un forum : « L’Etranger. Inquiétude subjective et malaise social dans le phénomène l’immigration en Europe »

 


1 Miller J.-A., Conférence de Madrid, Lacan Quotidien N° 700, 13 mai 2017



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Nous sommes tous des exilés 

Fouzia Taouzari

 

« Me tenant comme je fais,

un pied en un pays et l’autre en un autre,

je trouve ma condition très heureuse, en ce qu’elle est libre. »

René Descartes, Lettre à Christine de Suède, Juillet 1648

Officieusement française depuis ma naissance, je ne le suis officiellement que depuis mes 16 ans, jour de ma naturalisation obtenue par une démarche au Tribunal de Grande Instance. Marocaine de par mes parents nés au Maroc, j’ai la double nationalité, celle de mes origines et celle de mon pays d’adoption. Devenir française fut donc une démarche personnelle, poussée par mes parents qui ont donné leur assentiment de voir leurs enfants grandir dans ce pays – leur terre d’exil. L’école de la République m’a appris la langue française, à lire et à écrire. Elle m’a ouverte à mes premières lectures. Elle m’a donné des ressources pour me construire. Ce qui n’empêche que c’est par mon père – lui qui n’avait pas eu la chance de connaître l’école – que m’a été insufflé très tôt le désir de savoir, désir relayé ensuite par certains professeurs.

Née en France, baignée dans la culture française depuis mon entrée à l’école, on me renvoyait à un double exil qui ne me parlait pas : Marocaine en France – par ma couleur de peau et la sonorité de mon nom –, « fille de là-bas » au Maroc. Comme beaucoup de ma génération, je composais entre la tradition musulmane héritée de mes parents et la culture française, puisque le sujet n’a de place et de lieu qu’au sein de l’Autre : la famille, le pays. Il n’y a que l’insondable décision de l’être, pour consentir à adopter les codes de l’Autre qui nous accueille. Dire oui à cet accueil est fondamentalement un oui au fait d’appartenir à la communauté humaine. Dire oui, c’est dire oui à la langue et en user. Cette langue est d’abord, et pour chacun, celle de l’Autre. Ne dit-on pas langue maternelle ? En effet, il n’y a pas de langue du sujet. La langue que l’on parle est une langue d’adoption. On découvre par l’analyse combien on peut se sentir étranger parmi les siens, combien les identifications vous écrasent parce qu’elle ne disent rien de votre être de femme. Une analyse produit à cet égard un effet de respiration car elle permet d’assumer combien, fondamentalement, « le sujet comme tel est un immigré. (…) Être un immigré, c'est aussi, disons-le, le statut même du sujet dans la psychanalyse »[1]. Je – n’est ni Français, ni Marocain. « Je est immigré » serait plus juste, immigré dans le discours de l’Autre, nécessaire, mais pas suffisant. Au fond, tous les discours sur les origines, ces différentes nominations dont on nous pare ou dont on se pare soi-même – « beurette, beur, arabe, musulman », ou encore « génération sacrifiée » – viennent masquer que c’est le lot de tous d’être immigré, exilé.

Une analyse fait voler en éclats les identifications qui fondent l’identité pour faire valoir votre singularité, pour moi une identité multiple. Les revendications identitaires déconsistent au profit d’une altérité apprivoisée, celle révélée par la voie des interprétations et la mise à jour des formations de l’inconscient. Le symptôme tel qu’il est défini dans la psychanalyse est le signe de l’exil de tout sujet du fait même qu’il entre dans le langage. Entrer dans le langage, c’est consentir à une perte, car parler, c’est demander à l’Autre ce quelque chose qui vous manque et vous pousse à aller vers lui. Les identifications viendront parer à cette perte – signe du manque-à-être – dont chacun pâtit. C’est un manque-à-être fondamental au cœur de nous-même, du fait d’être des êtres de langage. Le symptôme est la marque de cet exil qui fait de tout sujet un exilé, un étranger. Le symptôme signe la marque singulière et la coloration de notre être au monde.

Le sujet de la psychanalyse n’est pas le sujet de la science. La science ne peut se faire qu’à uniformiser, à rendre universel le sujet en déniant ce qu’il a de plus singulier : ce qui achoppe, ce qui échappe. Le symptôme, quant à lui est une marque de rébellion partout où des discours prétendument scientifiques visent à effacer le sujet de l’inconscient, à le supprimer. C’est pourquoi « La psychanalyse, en ce sens-là, hérite du sujet de la science, du sujet aboli ou universalisé de la science. C'est un sujet spécialement égaré quant à sa jouissance, parce que ce qui pouvait l'encadrer de la sagesse traditionnelle a été corrodé, a été soustrait ».  En 1982, Jacques-Alain Miller indiquait que « c'est ce qu'il faut saisir pour situer le racisme moderne avec ses horreurs passées, présentes, et à venir ».

 

Il a fait valoir la racine même du racisme, une haine qui « vise le réel dans l’Autre ». Le réel dans la psychanalyse est ce qui échappe, une altérité fondamentale et insupportable, car innommable et insaisissable : une jouissance ignorée à nous-même. C’est pourquoi, le racisme moderne tel que nous le vérifions, « c'est la haine de la façon particulière dont l'Autre jouit ».

Il n’y a pas d’identité qui ne nous serait pas donnée par l’Autre qui est au cœur de nous-même. C’est pourquoi la haine de l’Autre, l’étranger qui est en nous, notre propre extimité, est aussi bien une haine de nous-même rencontrée chez cet Autre que l’on hait. « La racine du racisme, c'est la haine de sa propre jouissance. Il n'y en pas d'autre que celle-là. Si l'Autre est à l'intérieur de moi en position d'extimité, c'est aussi bien ma haine propre ».

L’identité nationale revendiquée n’est qu’un leurre et une illusion qui vient dévoiler le manque-à-être du sujet. Crier haut et fort son identité a pour effet d’exclure la différence et l’altérité, dévoilant du même coup que derrière cette identité érigée tel un étendard, il n’y a rien. Derrière La femme comme universel, il n’y a rien. Les races sont des effets de discours : il y a des races qui répondent à la définition de Lacan, « Une race se constitue du mode dont se transmet par l'ordre d'un discours, les places symboliques ». Il ne s’agit pas en effet de dire « Aimons-nous tous, nous sommes tous pareil » pour vaincre le racisme. Je terminerai sur cette voie que nous ouvre la psychanalyse en citant J.-A. Miller : « Ce serait peut-être mieux de l'apprivoiser, cet Autre, plutôt que de le nier ».

 



[1] Les citations sont extraites du cours de J.-A. Miller, « L’orientation lacanienne. Extimité », du 27 novembre 1987, inédit.



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Autorités et ségrégations :

Des écritures de la jouissance

 

José Villalba

 

 

L’autorité peut s’entendre du côté de l’autoritarisme, du s’autoriser ou autoriser, de ce qui fait autorité ou encore du côté du sujet devenu auteur, acteur, créateur. Fermeture et ouverture, répression et déploiement. Cela fait penser au double sens des signifiants « limite », « lien » ou encore « ordre », qui peuvent désigner ce qui contraint, enferme, réprime mais aussi de ce qui relie, cadre, définit, structure, ordonne. Il en est de même pour le signifiant « ségrégation » qui ordonne, distingue mais aussi classe et sépare. Quels liens y a t il alors entre autorité et ségrégation ? Quelles ambivalences définissent, unissent ou séparent ces deux notions ? Peut-être faudra-t-il les écrire, l’une comme l’autre, au pluriel avant de dégager leurs intrications complexes ?

En 1967, Lacan prédit, à contre courant des certitudes de son époque, l’extension de la ségrégation. Il présente le développement inévitable de cette dernière comme l’une des conséquences néfastes du discours universalisant de la science. Il enfonce le clou de façon surprenante quelques années plus tard en affirmant même : « Le refus de la ségrégation est naturellement au principe du camp de concentration.[1] » Cela nous invite à interroger cette apparente contradiction chez Lacan, où c’est le refus de ségrégation qui apparaît comme péjoratif. La globalisation par exemple, censée rassembler par delà les frontières, semble avoir l’effet inverse puisque cette universalisation produit, comme le souligne Pierre Sidon, « des ségrégations réactionnelles voire réactionnaires qui peuvent aussi bien protéger que faciliter un processus d’élimination [2] ». Pour Lacan la chose était donc claire : face à l’universalisme, c’est « la ségrégation ramifiée, renforcée, se recoupant à tous les niveaux, qui ne fait que multiplier les barrières [3] ».

De manière plus générale, la ségrégation est considérée par Lacan comme effet de discours, effet même du langage. Faisant lien social, elle est autant « à l’origine de la fraternité [4], que produit de cette même fraternité ». En même temps, pour Lacan, la ségrégation est la trace, « la cicatrice » [5] de cette évaporation du père, caractéristique de notre époque.

Le 22 octobre 1967, Lacan évoquait la fin de l’Empire et l’avènement des impérialismes avec cette question toujours plus d’actualité: « comment faire pour que des masses humaines, vouées au même espace non pas seulement géographique, mais à l’occasion familial, demeurent séparées? [6] » Puis, en 1974, il en vient à prophétiser la montée du racisme dans son texte Télévision [7] car, le sujet contemporain n’étant plus séparé de l’Autre, de nouveaux fantasmes se font jour.  Invités par le discours capitaliste et celui de la science à un « plus de jouir », nous ne laisserons pas cet Autre à son propre mode de jouissance. Racisme et religion ne pourront dès lors que se renforcer, présage Lacan avec une extraordinaire clairvoyance. Une logique tout aussi inconsciente qu’implacable semble donc à l’œuvre puisque plus nous cherchons l’uniformité et plus cela résiste. Plus les ségrégations s’imposent avec une radicalité et une violence insoupçonnées.

 

Marie-Hélène Brousse, à l’occasion de son article passionnant sur la guerre [8], nous éclaire sur la Massenpsychologie lacanienne en dégageant ses deux principes fondateurs. Tout d’abord, elle rappelle que « pour construire la logique du lien social, Lacan ne part pas de l’identification au leader, mais d’un premier rejet pulsionnel [9] ». Cela conduit logiquement à la docilité et à la « nomination par identification ségrégative [10] ». Ainsi donc, ce qui est accentué en période de guerre, semble être à l’œuvre dans les processus même du lien social : l’angoisse du rejet par le groupe, la hâte à devoir se décider et cette participation docile à la ségrégation. D’autre part, le modèle du stade du miroir que propose Lacan démontre que si l'image du corps de l'enfant s'unifie à l'occasion de cette expérience, le rapport à l'autre imaginaire, son semblable, reste complexe et « l'identité est toujours mal démêlable de l'identité de l'autre. D'où l'introduction d'un objet commun, objet de concurrence dont le statut relève de la notion d'appartenance – il est à toi ou à moi. [11] » M.-H. Brousse conclut : « de cette origine résultent l'agressivité comme la ségrégation. [12] » Ceci souligne l'ambivalence structurale de l'identification qui, à la fois, rapproche le sujet de son semblable autant qu'elle est source de ségrégation.

 

Lorsque le symbolique ne fait plus autorité, sa fonction unifiante et pacifiante n’opère plus. L’imaginaire prend le relais et fait flamber les modes de jouissance qui deviennent équivalents puis entrent en concurrence. Ce qui n’est plus traité par le symbolique fait donc retour dans le réel. Le rejet de l’autre et la ségrégation se développent dans une logique implacable pour rétablir de manière autoritaire et violente cette « verticalité » perdue. D’autre part, la métonymie débridée des objets de consommation semble avoir affecté la dimension métaphorique qui rendait le non-rapport supportable.

Le refus de subir cet universel désubjectivant ne mène pas à la recherche du singulier ni à la tolérance, bien au contraire. Un autre discours tout aussi ségrégatif, dont la religion est le paradigme, vient imposer par exemple, dans sa dimension de réel, un Dieu mortifère. On en appelle ainsi à un leader, à un Dieu, à un Père qui nous fera croire qu’il y a rapport sexuel !

Face à ces impasses de structure, il nous faut promouvoir sans relâche les coordonnées d’un autre discours. Un discours qu’il est urgent de déployer dans notre monde contemporain : celui de la psychanalyse. « Elle [la psychanalyse] objecte à la ségrégation sans promouvoir pour autant l’universel auquel la ségrégation répond. Elle subvertit l’un et l’autre et les renvoie pour ainsi dire dos à dos [13] ». Pierre Sidon précise: « La psychanalyse propose quant à elle une autre modalité de lien social par assomption de la solitude radicale corrélative de l’autisme des jouissances : ce sont les "épars désassortis" tels que Lacan qualifie les Analystes de l’École en 1976, un universel exigeant en effet, un universel de la singularité contre toutes les sortes d’universaux faciles. [14] »

 



[1] Lacan J., « Préface à une thèse. Préface à "Jacques Lacan", ouvrage d’Anika Rifflet-Lemaire paru à Bruxelles en 1970 », Autres écrits, op.cit., p. 395.

[2] Sidon P., « Le discours universel comme refus de la ségrégation », op.cit.

[3] Lacan  J., « Note sur le père » (12 octobre 1968), La Cause du désir, no 89, Paris, Navarin éditeur, 2015, p. 8.

[4] Lacan J.,  Séminaire, Livre XVII, « L’envers de la psychanalyse » , p. 132.

[5] Lacan J., Lettres de l’Ecole freudienne, no 7, mars 1970, p. 84.

[6]Lacan J., «Allocution sur les psychoses de l’enfant», Autres écrits, op. cit., p. 362-363.

[7]  Lacan J., Télévision, 1974, Paris, La Seuil, 1973, p. 534.

[8] Brousse M.-H., « Des idéaux aux objets : le nœud de la guerre », La psychanalyse à l’épreuve de la guerre, Berg International éditeurs, Paris, 2015, p.150-151.

[9] Laurent É., « Le racisme 2.0 », op.cit.

[10]Brousse M.-H., « Des idéaux aux objets : le nœud de la guerre », op. cit.,  p.150.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L'angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 107.

[12] Brousse M.-H., « Des idéaux aux objets : le nœud de la guerre », op.cit., p. 153.

[13] Lebovits-Quenehen A., « La ségrégation et sa subversion », Introduction à Pipol 8, 14 novembre 2016 (disponible sur internet : https://www.pipol8.eu/2016/11/14/la-segregation-et-sa-subversion).

[14] Sidon P., « Le discours universel comme refus de la ségrégation », op.cit.




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