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EFP NEWS : NLS / ECF (J49 - Argument)



 

EFP NEWS

L'EUROFÉDÉRATION DE PSYCHANALYSE

 

 
 

VERS LE CONGRÈS 2020 DE LA NLS

COLLOQUE À GAND LE 29 SEPTEMBRE :

AVANT PREMIÈRE.
LA PASSE DANS NOTRE ÉCOLE –
L'INTERPRÉTATION 
ENCORE

 
 

TOWARDS THE 2020 CONGRESS OF THE NLS

CONFERENCE IN GHENT ON 29 SEPTEMBER:

PREMIERE EVENT.
THE PASS IN OUR SCHOOL –
INTERPRETATION 
ENCORE

 
 
 

 

Journées 49 de l'École de la Cause freudienne :

FEMMES EN PSYCHANALYSE

 

 

L'ARGUMENT (français) :

Incomparables

Analystes, analysantes, protagonistes des récits d’analysants… En psychanalyse, il y a des femmes ! Car elles ont une affinité particulière avec cette science de l’amour, de la sexualité, du désir et de la jouissance. La féminité est ce vers quoi s’oriente une analyse pour celui qui cherche comment bien dire la jouissance qui l’encombre. Freud, le premier à avoir pris en considération les vérités des femmes hystériques, constatait que le « refus de la féminité »[1] était le point de butée d’une analyse, autre nom du « roc d’origine » de la castration. Ce roc est le dernier bastion qui résiste aux effets de la cure.

S’avançant au plus près du mur qui enferme l’homme dans la logique phallique, Freud a voulu tendre l’oreille vers l’autre côté, vers le continent noir [2]. Sauf que, derrière ce mur, aucune essence de La femme ne se saisit. C’est ce que Lacan a ramassé en une formule : La femme n’existe pas. Formule qui a fait scandale, mais qui révèle ce lieu vide de sens et d’essence, résistant aux énoncés universels – « elles sont toutes… ceci ou cela ». Les femmes ne sont pas « toutes ». Plus précisément, chacune est pas-toute, version unique et incomparable qui vient se loger à la place vide de La femme. Elles s’additionnent en une série ouverte d’éléments singuliers qui tend vers l’infini. Si la question Que veut une femme ? est restée intacte pour Freud, c’est parce qu’il n’existe aucune réponse concernant le désir d’une femme qui puisse être vraie pour chaque-une.

Indicible, éprouvée

Déplaçant la question du désir vers la jouissance, Lacan nous invite à aborder la féminité au-delà de la limite phallique. La jouissance féminine s’éprouve à l’occasion, dit-il, mais elle est impossible à dire [3]. À forcer son dire, à dire la femme, on la diffâme [4]. Il avait pourtant adressé aux femmes analystes une demande explicite de dire quelque chose de cet indicible qui s’éprouve, car il misait sur un bien-dire sans lequel la psychanalyse n’a aucune raison d’être. Si la jouissance féminine ne peut se dire, de son expérience éprouvée comme événement de corps, on peut témoigner.

Cette jouissance supplémentaire est ce qui, chez une femme, n’est pas réellement concerné par la menace de castration [5], ce qui la marque d’une infinitude. Une femme peut chercher refuge du côté de l’avoir phallique pour border l’illimité de cette jouissance et se vêtir des oripeaux du propriétaire. Toutefois, elle peut rencontrer un partenaire amoureux qui incarne un relais et la rend « Autre pour elle-même, comme elle l’est pour lui » [6]. S’ouvrira alors pour elle un amour infini adressé non pas à un objet d’amour, mais à une altérité absolue par rapport à cet objet. De cet Autre au-delà du partenaire, une femme attendra ce qu’il n’a pas, une parole ou un signe, donnant à cet amour une teinte érotomaniaque. Car l’érotisme féminin ne va pas sans amour. Bien des péripéties de l’amour féminin peuvent se lire à partir de l’adresse à cet Autre que Lacan appelle l’amant châtré [7]. Pour une femme, un homme peut être la cause d’un ravage, d’une affliction, d’une jouissance sans entrave : sacrifice et don absolu, identification à l’objet rien, plongeon dans l’abîme de l’attente éternelle, rage et vengeance illimitées jusqu’à faire trou dans le tout-homme.

Fascinations, misogynies

Côté homme, c’est d’être éprouvée sans pouvoir se dire que la jouissance féminine devient hantise : la femme est considérée comme un mystère captivant et le rapport au féminin peut se décliner en de multiples visages allant de la fascination à la haine. Le petit garçon, marqué par la découverte que sa mère est une femme, cherche à réduire cette jouissance infinie aux contours de l’objet fétiche. Il peut devenir le maladroit qui s’imagine « que d’en avoir deux [femmes] la fait toute » [8], le fondamentaliste imposant aux femmes de se cacher, l’Hamlet prédestiné au passage à l’acte, le sourd qui entend dans la demande d’amour le signe d’une frigidité, le sot traduisant l’indicible et l’inconsistance en masochisme, égarement ou caprice.

Notre monde se féminise toujours davantage mais il se masculinise tout autant, comme l’atteste la montée au zénith de l’objet fétichiste et pornographique. Il arrive que la misogynie ordinaire passe à l’acte. La haine qui se déchaîne alors violemment contre les femmes peut être enflée par la volonté totalitaire de parvenir à plier au tout universel la résistance du pas-tout féminin. Aujourd’hui, les réponses des femmes ne se font plus attendre et l’illimité de la position féminine se traduit à l’occasion en puissance inédite d’action et de combat.

Arrangeantes

Le tout dernier enseignement de Lacan, tel que nous le transmet Jacques-Alain Miller, étend la singularité pas-toute de la jouissance féminine au parlêtre comme tel, c’est-à-dire à tous les corps parasités par le langage. La distinction entre le côté homme et le côté femme n’est pas effacée pour autant. Car si la jouissance féminine se trouve aussi côté mâle, « elle est cachée sous les rodomontades de la jouissance phallique » [9]. A priori les hommes ont un accrochage plus rigide aux structures préétablies de l’Autre, tandis que les femmes se meuvent plus facilement dans le monde liquide de l’Autre qui n’existe pas. Ce rapport sans médiation à l’expérience de la jouissance dans ce qu’elle a de plus singulier les rend plus enclines et arrangeantes [10] aux solutions sinthomatiques souples, improvisées et inventées, se passant du père si nécessaire. C’est en cela que les femmes en psychanalyse peuvent se montrer plus habiles à incarner une boussole dans le monde du futur que nous avons qualifié d’après l’Œdipe [11].

Si les 49e Journées de l’École de la Cause freudienne visent un bien-dire concernant les femmes en psychanalyse, elles font aussi le pari de démontrer que la recherche psychanalytique sur la féminité offre une lecture pertinente du malaise dans la civilisation. Nous souhaitons qu’elles permettent l’extraction d’un savoir nouveau. Mais il faudra y être pour l’éprouver.

 

Gil Caroz, directeur des J49

Avec Caroline Leduc et Omaïra Meseguer, co-directrices

 

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1. Freud S., « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes, t. II, Paris, PUF, 1985, p. 266.

2. Cf. Freud S., La question de l’analyse profane, Paris, Gallimard, 1998, p. 75.

3. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 69.

4. Cf. ibid., p. 79.

5. Cf. Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 733.

6. Ibid., p. 732.

7. Cf. ibid., p. 733.

8. Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 469.

9. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Être et l’Un », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 23 mars 2011, inédit.

10. Cf. Lacan J., « Télévision », Autres écrits, op. cit., p. 540.

11. Expression forgée par J.-A. Miller pour le titre du Congrès Pipol 6 « Après l’Œdipe, les femmes se conjuguent au futur ».

 

THE ARGUMENT (English):

Incomparable

Analysts, analysands, protagonists of analysands’ stories… In psychoanalysis, there are women! They have a particular affinity with this science of love, sexuality, desire and jouissance. An analysis is oriented towards femininity for those who seek how to say-well the jouissance that encumbers them. Freud, the first to have taken into consideration the truths of hysterical women, found that the “rejection of femininity” was the stumbling block of an analysis, another name for the “bedrock” of castration.[1] This rock is the last bastion that resists the effects of the cure.

Advancing closer to the wall that encloses man in the phallic logic, Freud wanted to lend an ear to the other side, to the dark continent.[2] Except that, behind this wall, no essence of The woman is grasped. That’s what Lacan summed up in a single formula: The woman does not exist. This formula, which was considered scandalous, reveals the place behind the wall to be void of meaning and essence, resistant to universal statements – “they are all… this or that.”

Women are not “all”. More precisely, each one is not-all, but a unique and incomparable version that comes to live in the empty place of The woman. They add up in an open series of singular elements that tends towards infinity. If the question “What does a woman want?” remained intact for Freud, it is because there is no answer concerning the desire of a woman that could be true for each one.

Unsayable, experienced

Displacing the question from desire to jouissance, Lacan invites us to approach femininity beyond the phallic limit. Feminine jouissance is experienced from time to time, he says, but it is impossible to put into words.[3] By forcing it into words, by putting woman into words, one defames her.[4] He had, however, explicitly requested women analysts to speak about the experience of that inexpressible something; he was banking on a “saying-well” without which psychoanalysis has no reason to exist. Even though feminine jouissance cannot be said, its experience as body event can be testified to.

This supplementary jouissance is what, in a woman, is not really concerned with the threat of castration, and is therefore marked by infinity.[5] A woman can take refuge on the side of “the phallic having” in order to border the unlimited of this jouissance and thus wear the costume of ownership. However, she can meet a loving partner who embodies a relay and makes her “Other for herself, as she is for him.”[6] Then there will open up for her an infinite love addressed not to an object of love, but to an absolute otherness with respect to this object. From this Other beyond the partner, a woman will expect what she does not have, a word or a sign, giving this love an erotomaniac tinge. Because feminine eroticism does not go without love. Many incidents of feminine love can be read from the address to this Other that Lacan calls the castrated lover.[7] For a woman, a man can be the cause of a ravage, an affliction, an unhindered jouissance: sacrifice and absolute gift, identification with the ‘object nothing’, a plunge into the abyss of eternal waiting, unlimited rage and revenge to make a hole in the all-man.

Fascinations, misogynies

On the side of the man, feminine jouissance as experienced but not being able to be put into words, is unbearable up to the point of torment: woman is considered as a captivating mystery and the relation to the feminine can be declined in multiple aspects ranging from fascination to hate. The little boy, marked by the discovery that his mother is a woman, seeks to reduce this infinite enjoyment to the contours of the fetish object. He can become the maladroit who thinks “that to have two [women] does the trick,”[8] the fundamentalist insisting that women conceal themselves, the Hamlet who is predestined to make the passage to the act, the deaf man who hears in the demand for love the sign of a certain frigidity, the fool translating this unspeakable, this inconsistency, as masochism, aberration or caprice.

Our world is becoming more and more feminized, but it is also masculinized, as evidenced by the rise to the zenith of the fetishistic and pornographic object. Ordinary misogyny sometimes passes to the act. The violent hatred unleashed against women can be inflamed by the totalitarian will to succeed in bending the resistance of the feminine not-all to the universal all. Today, the response of women can no longer wait, and the limitlessness of the feminine position sometimes translates into an unprecedented power to act and to fight.

Accommodations

The very last teaching of Lacan, as Jacques-Alain Miller transmits it to us, extends the not-all singularity of feminine jouissance to the parlêtre as such, that is, to all bodies parasitized by language. The distinction between the side of the man and the side of the woman is not erased for all that. For if feminine jouissance is also found on the man’s side, “it is hidden under the sabre-rattling of phallic jouissance.”[9] A priori, men have a more rigid attachment to the pre-established structures of the Other, while women move more easily in the liquid world of the Other that does not exist. This unmediated relationship to the experience of jouissance in its singularity makes women more inclined and accommodating to the creation – without the father if necessary – of flexible, improvised and invented sinthomatic solutions.[10] It is in this respect that women in psychoanalysis can be more able to embody a compass for the world of the future that we have described as after-Oedipus.[11]

If the 49th Study Days of the École de la Cause freudienne aim at speaking-well about women in psychoanalysis, they also bet on demonstrating that psychoanalytic research on femininity offers a relevant reading of the malaise in civilization. We hope that they allow the extraction of new knowledge. But you will have to be there to experience it.

 

Gil Caroz, Director of J49

with Caroline Leduc and Omaïra Meseguer, Co-directors

 

Translated by Janet Haney and John Haney

 

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[1] Sigmund Freud, “Analysis Terminable and Interminable” (1937), SE Vol 23, p. 252.

[2] Cf. Sigmund Freud, “The Question of Lay Analysis” (1925) SE Vol 20, p. 212.

[3] Cf. Jacques Lacan, Seminar 20, Encore(1972-3), edited by Jacques-Alain Miller, transl. Bruce Fink, London/NY, Norton, 1998, p. 74.

[4] Ibid., p. 85. [TN: Bruce Fink notes that dit-femme and diffâme are homonyms in French; the latter also contains âme, ‘soul’].

[5] Cf. Jacques Lacan, “Guiding Remarks for a Convention on Female Sexuality”, Écrits. The First Complete Edition in English, transl. Bruce Fink, 2006, p. 617.

[6] Ibid., p. 616.

[7] Cf. ibid., p. 617. [TN: To account for woman’s “duplicity” regarding men, Lacan distinguishes between “l’homme châtré” and “l’homme castré”, a distinction that is not possible to render in English].

[8] “That by having two women he makes her whole” [TN]. Jacques Lacan, “L’étourdit”, Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 469.

[9] Jacques-Alain Miller, “L’orientation lacanienne. L’Être et l’Un”, delivered at the Department of Psychoanalysis, University of Paris VIII, lesson of 23 March 2011, unpublished.

[10] Cf. Lacan J., “Television”, in Television, ed. Joan Copjec, transl. Jeffrey Mehlman, New York, Norton, 1990, p. 40.

[11] Expression forged by Jacques-Alain Miller for the title of the PIPOL 6 Congress (2013), “After Oedipus Women are Conjugated in the Future”.