NLS Minute 7


 
 

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Méconnaissance de la psychose ordinaire : de quelques conséquences

François Ansermet

Suisse

 

Ce qu’il y a d’extraordinaire dans la psychose ordinaire, c’est qu’on n’y pense pas forcément – ses signes étant effectivement discrets, fins, plus difficilement repérables que les symptômes extraordinaires de la psychose : hallucination, délire, ou phénomènes élémentaires au sens classique.

Bizarreries, maniement particulier du langage, troubles fins de la pensée, rejet brusque de l'autre, poussées d'angoisse non reconnues comme telles, prises pour une difficulté d’inscription sociale ou des barrages dans les relations, débranchement du temps des autres, désinsertion, toutes sortes de dérèglements qui surgissent sans qu'on les ait vu venir, ni qu’on n’arrive à les considérer comme un ensemble.

Il s’agirait aussi de penser le rôle du traumatisme dans ce type de psychose, parfois cause du déclenchement ou qui reste enkystée dans ce qu’on prend comme une réaction au traumatisme – le traumatisme étant devenu aujourd’hui à la fois prépondérant et une explication généralisée du malaise individuel et collectif.

A cette liste, on devrait ajouter le critère majeur de la « méconnaissance ». La psychose ordinaire se présente d’abord en tant que méconnue, avec le paradoxe qu’elle va devenir d'autant plus envahissante qu'elle reste méconnue.

Ce qui fait du repérage des signes discrets de psychoses ordinaires non seulement un enjeu clinique majeur, mais un enjeu de société. S’adresser à un psychotique comme s’il ne l’était pas, en plus de le laisser seul dans sa souffrance, peut le pousser vers une tendance au passage à l'acte.

La reconnaissance de la psychose ordinaire représente un enjeu majeur quant à l'incidence de la psychanalyse dans le champ de la psychiatrie. On ne repère plus les psychotiques en psychiatrie. En particulier dans la psychiatrie d'enfant et d'adolescent, où les troubles du spectre autistique ont pris toute la place. Dans la psychiatrie d’adultes, ce phénomène touche progressivement les grands syndromes sur lesquels elle s’était constituée, comme la schizophrénie et la paranoïa. C’est lourd de conséquences.

On pourrait même faire l'hypothèse que le déclin de la clinique participerait à la montée contemporaine de la violence, dans la tendance du sujet à traiter lui-même la faille non reconnue qui l’habite, en adoptant des prothèses identitaires, des prêts-à-porter fanatiques, pouvant pousser à l’extrême la destructivité qui l’habite.

Avec la psychose ordinaire, on est dans le registre de la contingence plutôt que dans celui de la causalité. Une contingence qui met en jeu l’événement, dans ses valences traumatiques, mais qui tient aussi à l'impact du signifiant sur la jouissance[1].

Cette caractéristique clinique nécessite une attention particulière quant à la rencontre avec le sujet et à la manière d'intervenir. Plutôt que de dénouer une causalité en jeu, il s'agit plutôt de faciliter une invention possible. Prendre ses repères dans les potentialités de réponse du sujet, plutôt que dans la détermination de son impasse.

On a trop souvent tendance à  considérer la psychose comme un processus négatif, voire comme un défect. Il y a aussi les potentialités qu’elle ouvre, qui peuvent être un facteur d’invention, de créativité. Quel est le rapport entre l’invention et la découverte[2]. Dans le champ des sciences, parfois une invention peut déboucher sur une découverte. Une découverte nécessite de l’avoir d’une certaine manière anticipée. Y compris lorsqu’il s’agit d’une découverte par serendipity[3]. Encore faut-il que le chercheur se saisisse de la contingence, où se dévoile autre chose que ce qu’il cherchait. Tel serait un autre enjeu de ce qu’enseigne la place de la contingence dans le champ de la psychose ordinaire – un autre destin, inattendu, de ce qu’on ne peut se contenter de voir comme un trouble.

 
 

[1] Voir Jacques-Alain Miller. Les six paradigmes de la jouissance. La cause freudienne, 93, 1999 ; voir ce qui concerne le 4èmeparadigme : « Qu’est-ce qui change d’un paradigme à l’autre ? C’est que Lacan dément ce clivage du signifiant et de la jouissance dans ce quatrième paradigme. Il forge une alliance, une artriculation étroite entre le signifiant et la jouissance », p.15

[2] Jacques-Alain Miller, « Un rêve de Lacan », in : Le réel mathématique. Psychanalyse et mathématique. Textes réunis et édités par Pierre Cartier et Nathalie Charraud, Agalma, Paris, 2004, p. 124

[3] Sylvie Castellin, Sérendipité. Du conte au concept, Seuil, Science ouverte, Paris, 2014