FORUM EUROPÉEN – ZADIG EN BELGIQUE – TEXTE DE ROSE-PAULE VINCIGUERRA – 1er DÉCEMBRE

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L’appel à Caïn

Rose-Paule Vinciguerra


Les psychanalystes font l’expérience de ce qu’il il y a des mots qui tuent. Mais les discours peuvent-ils tuer ? Le terme « discours » serait à entendre au sens courant  – allocution, – mais aussi, avec Lacan, comme ce qui détermine les conditions de la parole entre les sujets et font lien social.

À cet égard, si un discours n’a pas de mains pour tuer, il n’est pas sans mettre en jeu les corps de ceux qui parlent, de ceux auxquels il s’adresse et si la vérité de ce qu’énonce l’agent de ce discours est occultée, son produit, effet de discours peut être dans le réel.

Dans son discours de refondation du Front National en Rassemblement national, le 11 mars 2018, Marine Le Pen a très vite opposé « deux conceptions du monde diamétralement opposées » pour relever ce qu’elle appelle un « défi de civilisation » : « les mondialistes et les nationaux ». Ce face-à face n’est que la version moderne, disait-elle, de « la lutte éternelle  des nomades contre les sédentaires », nomades-migrants contre sédentaires-nationaux. Et où commence, selon elle, cette « série » ? Avec « l’affrontement entre Abel, le pasteur itinérant et Caïn l’agriculteur » ! Abel le nomade devenu migrant vers nos terres et Caïn le sédentaire transformé en patriote dans la France d’aujourd’hui ! Cette référence n’est pourtant pas nouvelle au Front National. Elle date déjà de son programme de 1978.

Notons cependant que La Genèse nomme Abel simplement « pasteur de petit bétail » (1) et non berger itinérant. Mais la pointe de ce parallèle est dans l’appropriation de Caïn comme modèle d’avenir. Caïn, fils d’Adam et Ève, tua Abel, son frère cadet parce qu’il avait eu le malheur d’être préféré à lui par Yahvé pour son offrande (« les premiers nés de son troupeau » ). Caïn, lui, n’avait offert que des « produits du sol ».

La comparaison serait ignare et stupide si elle n’était révélatrice de la fascination pour la violence qui rôde dans ce discours, tout pacifique qu’il ait décidé de paraître.

Ignare parce que dans la Genèse, Caïn, puni par Yahvé devient lui-même « un errant parcourant la terre », même si pour empêcher qu’il ne soit lui-même tué, Yahvé mit sur lui un signe « afin de que le premier venu ne le frappât point ». Mais dans ce discours politique, Abel est le rusé et Caïn le révolté contre l’injustice de la puissance. L’exégèse biblique rhétorique est ici à l’envers de la théodicée leibnizienne : elle justifie le mal en dépit de la bonté de Dieu.

Comparaison stupide encore car, par un glissement sémantique, ce discours inclut dans les itinérants, outre les migrants, « les marcheurs » de La République en marche et aussi… « les expatriés fiscaux ».

Mais comparaison appelant, sans s’en douter ou n’en doutant pas, au pire, sans vergogne.

Lorsque Freud énonce en 1915 « Nous descendons d’une lignée infiniment longue de meurtriers qui avaient dans le sang le désir de tuer, comme peut-être nous-mêmes encore » (2), c’est pour constater qu’aujourd’hui « notre inconscient tue même pour des choses insignifiantes » (3). Mais il demande « de mieux tenir compte de la vraisemblance » des actes passés criminels afin de trouver de nouveaux fondements de l’éthique. Ici la référence faite à Caïn a pour visée d’en appeler à la terre, à la terre et aux morts chers à Maurice Barrès mais on peut se demander si la vérité de l’énonciation, « la haine aux aguets » (4) comme dit Freud, ne laisse pas percer une farouche jouissance du crime fratricide, masquée par la défense moraliste de ceux que menacent les Abel migrants, devenus par renversement des rôles, criminels en puissance !

Aussi bien, dans ce discours, en appelle-t-on à la « révolution des idées », mais aussi, comme il est dit, à celle « des actes ». Lacan qui ne croyait ni aux révolutions ni aux idéologies de l’espérance, nous enjoint plutôt de nous tenir éveillés face à un « non savoir sur la jouissance qui correspondrait à une identification» (5). Freud, pessimiste, savait cela et à la question qu’on lui posait de sa couleur politique, répondait ironiquement : « couleur chair » (6).

Quant au « actes » que le maître d’extrême droite mettrait en œuvre dans sa « révolution », s’ils n’apparaissent plus comme un cauchemar, c’est que nous avons oublié ce dont nous avertissait Primo Levi : « tant que la conception a cours, les conséquences nous menacent » (7).

(1) La Bible de Jérusalem, 3 16-4 5, éditions du Cerf, Paris, 1973, p. 21.

(2) S. Freud, « Considérations actuelles sur la guerre et la mort », in Essais de psychanalyse, Petite bibliothèque Payot, Paris, 2012,  p. 41.

(3) id., p. 43.

(4) id., p. 45.

(5) Éric Laurent, « Le racisme 2.0 », Lacan Quotidien n° 371, 26 Janvier 2014.

(6) E. Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, Paris, PUF, t. III, p. 389.

(7) Levi Primo, Si c’est un homme, Paris, Julliard, 1987, p. 7-8.                     


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