Compte-rendu du séminaire Nouages à Poznan en Pologne
Par Patrycja Ostaszewska
Le dernier week-end d’octobre, le séminaire Nouages a eu lieu à Poznań. C’est la sixième fois en Pologne que nous nous réunissions sous cette formule de travail de l’École. Cette fois, nous avons eu le plaisir d’accueillir deux invités : Yves Vanderveken, vice-president de la NLS, et Anna Pigkou de la Société Hellénique. De notre côté, le séminaire préparé par les membres du Cercle de Varsovie et du Cercle de Cracovie a été organisé en particulier par des collègues habitant et travaillant à Poznań. Les deux journées étaient présidées par Grażyna Skibińska du Cercle de Varsovie.
Samedi matin, la salle de Instytut Zachodni – lieu de plusieurs événements scientifiques -, a réuni une trentaine de participants (membres des Cercles, étudiants, praticiens) pour une introduction théorique d’Yves Vanderveken, dont le titre était :
“Qu’appelle-t-on psychose en psychanalyse, dans notre pratique aujourd’hui?”
Tout d’abord, l’idée-même des séminaires Nouages a été rappelée, cadre dans lequel un travail commun se déroule en perspective des Congrès annuels de la NLS.
En se référant au titre provisoire du prochain Congrès à Athènes : “La psychanalyse et le sujet psychotique. De l’invention forcée à la croyance au symptôme” et au texte de l’intervention d’Éric Laurent à Tel Aviv : “La croyance radicale au symptôme”; Yves Vanderveken a souligné que ce texte nous donne une mission d’enquêter sur la façon dont nous lisons ce que la psychose veut dire pour la psychanalyse. Qu’appelons nous psychose?
Un contexte historique a été rappelé avec, entre autres, la thèse de Freud du délire comme processus de guérison, comme tentative de reconstruction d’un nouveau sens. Nous avons une double dimension : de la maladie et de la guérison. Au moment du déclenchement, la signification qu’avait pour le sujet, les relations sociales avec l’Autre et le fonctionnement du corps, disparaît – il faut reconstruire une signification nouvelle, en dehors des normes et des discours courants.
Dans la perspective lacanienne, dans le processus de reconstruction, le délire prend fonction de la métaphore délirante comme celle qui supplée à la métaphore paternelle. Lacan, au cours de son enseignement, tend à généraliser ce phénomène en tant que concernant tout être parlant.
En s’appuyant sur le texte de Jacques-Alain Miller “L’invention psychotique”; Yves Vanderveken a souligné que c’est en sortant de la pathologie que nous pouvons saisir comment cela fonctionne pour tous. La clinique de la schizophrénie permet de voir que le rapport au corps du sujet parlant est problématique. Pour donner une fonction aux organes du corps, le sujet doit s’appuyer sur les discours établis, typiques. Le sujet schizophrène, pour résoudre cette difficulté, ne se réfère pas aux discours établis, il est forcé d’inventer, d’élaborer un savoir faire à lui sur les organes.
Mais le sujet ne s’insère dans les discours établis jamais tout à fait. De même pour le névrosé, lorsque quelque chose échappe aux discours établis, une invention symptomatique devient nécessaire. Ce savoir-y-faire symptomatique est un savoir délirant.
En dehors des fantasmes typiques du névrosé, Lacan isole quelque chose qui concerne chaque sujet – le trauma du signifiant énigmatique qui fixe la jouissance hors-sens du sujet et le force a une invention qui le fera entrer dans la chaîne de sens. La question se pose pour chacun : comment de ce langage qui est externe à lui, organe hors corps, faire un instrument de nomination.
Lacan a mis en question le discours de la civilisation comme un seul en pluralisant les Noms-du-Père. Ce qui intéresse la psychanalyse, ce sont les formes de discours en tant qu’inventions symptomatiques délirantes, par lesquelles le sujet entre dans les discours établis que nous appelons civilisation. C’est selon ce mode d’insertion, que pour le psychanalyste, des cas cliniques se définissent. L’effort de l’analyse va contre les tentatives de classifications – chaque sujet est une classe ou est inclassable.
À l’époque de l’Autre qui n’existe pas, la notion d’invention s’impose. Est-ce que cela mène à une psychotisation du champs de la clinique, une ordinarisation de la psychose?
Peut-être que la notion de psychose ne sera plus compatible à l’esprit de l’époque, et nous parlerons alors de délire ordinaire.
*
Dans l’après-midi, Anna Pigkou de la Société Hellénique et Alina Henzel Korzeniowska du Cercle de Cracovie ont présenté chacune un cas clinique illustrant différents aspects du traitement des sujets psychotiques.
Anna Pigkou a présenté un cas de patient psychotique avec un symptôme psychosomatique. La discussion s’est concentrée autour de la fonction du symptôme psychosomatique pour ce patient et un travail possible sous transfert.
Ce qui empêche le déclenchement, c’est la prise à la lettre que le symptôme psychosomatique est déjà une solution – il produit une localisation de la jouissance et donne un nom au patient. Les commentaires mettaient l’accent sur le fait que dans ce cas, le symptôme ne venait pas à la place du Nom-du-Père forclos, qui nouerait les trois registres, le patient est bloqué dans son invention fondée sur ce symptôme. Anna a souligné que cette cure d’orientation psychanalytique ne porte pas sur le symptôme psychosomatique – celui-ci est considéré comme la certitude psychotique, à laquelle on ne touche pas. L’accent a été mis par Anna sur le fait que c’est le patient lui-même qui décide de faire quelque chose avec son symptôme. Il reste la question de s’il pourra faire un nouveau nouage.
La patiente d’Alina Henzel-Korzeniowska présente plusieurs symptômes – abus d’alcool, toxicomanie. Elle suit des entretiens depuis quelques années. Alina rendait compte, entre autres, des difficultés de la relation transférentielle et posait la question de la fonction des symptômes chez la patiente.
Par rapport au cas, Yves Vanderveken a évoqué la question de comment poser le diagnostic différentiel entre schizophrénie et hystérie, où nous n’avons pas affaire à une névrose claire, ni une psychose délirante avec des phénomènes élémentaires. Il a souligné que dans notre pratique, nous avons des points de repères qui nous permettent de nous orienter sur les point cruciaux, comme le rapport du sujet au corps, l’identification au déchet et le sentiment de vide.
*
Dimanche matin fut entièrement consacré au travail des membres des Cercles sur la lecture du texte de Jacques-Alain Miller “Clinique ironique”. Chacun a pu rendre compte de sa lecture du texte. Durant une discussion très large, touchant plusieurs questions théoriques et cliniques, nous avons pu profiter des remarques et commentaires éclairants d’Yves Vanderveken.
Nous avons discuté de la différence entre l’humour, le witz et l’ironie, entre l’ironie du névrosé et celle du sujet psychotique.
Lorsque la question du rapport du sujet à l’Autre a été soulevée, Yves Vanderveken a précisé ce qu’est cet Autre – c’est d’abord l’Autre du langage, en tant qu’il produit des significations. En suivant l’enseignement de Lacan et de Miller, il faut considérer que tous les sujets “ont une partie à jouer avec l’Autre” – tous sont du même côté. L’humour fait exister l’Autre des significations, alors que l’ironie, si elle vise l’Autre, le détruit. L’ironie du schizophrène est-elle sa maladie? Le sujet schizophrène est-il instrument de cette ironie ou en fait-il un instrument?
À la fin, la question du traitement du sujet psychotique a été évoquée: comment accompagne t-on le sujet? Comme témoin, secrétaire, assistant? Selon la proposition de J.-A. Miller dans son texte “Sur la leçon des psychoses” – en tant que semblable, partenaire du sujet, pour permettre des effets de création de symptôme, soutenir sa construction.
Nous remercions nos invités et tous les participants de ces deux journées de travail intense.
Poznań, le 27-28 octobre 2012
Kring voor Psychoanalyse de la NLS
Les
Samedis de la NLS
Samedi,
le 24 novembre 2012
Alfredo
Zenoni
Au-delà de l'Œdipe, que devient la
psychose ?
Dans le contexte des recherches actuelles
dans le Champ freudien, que le congrès 2012 de l'AMP a inauguré, concernant les
mutations de l'ordre symbolique et l'émergence d'un réel qui est sans loi,
aboutissant à l'interrogation de la rencontre PIPOL VI sur la diversité des
pratiques analytiques « au-delà de
l'Œdipe », nous essayerons d'en dégager quelques conséquences quant à la
clinique des psychoses. C'est ce que le prochain congrès de la NLS à Athènes
aura d'ailleurs pour enjeu.
La
moindre effectivité de la métaphore paternelle qui caractérise notre époque
semble être à l'évidence corrélative d'une certaine évanescence de la névrose.
Peut-on simplement parler d'une expansion de la clinique des psychoses ou ne
doit-on pas aussi interroger la catégorie clinique elle-même ? Avant de trop
vite répondre à cette question, nous essayerons d'isoler deux paradigmes
distincts de la folie dans l'enseignement de Lacan et d'examiner les
implications de cette distinction quant à la clinique, et notamment quant à la
notion même de psychose.
Lieu : Clubhuis Stad Gent,
Patijntjesstraat 62, 9000 Gent
L’acceuil commence à 14 hrs, l’activité commence à 14hrs15 !
Le séminaire clinique qui suit la
conférence de notre invité n’est accessible qu’après un entretien avec Luc
vander Vennet (luc.vdvennet@skynet.be)
ou Geert Hoornaert (hoornaert.geert@telenet.be)
.
Une participation aux frais sera demandée
aux non-membres du Kring.
Communiqué de la rédaction de PIPOL NEWS
Le comité de rédaction de PIPOL NEWS invite ses lecteurs à écrire quelques lignes en vue d’une diffusion sur la liste électronique. Le thème : La pratique institutionnelle Après l’Œdipe.
1. Avoir un lien quelconque à l’institution, de loin ou de près. Que vous travailliez en institution aujourd’hui ou l’ayez fait dans le passé, que vous supervisiez une institution, que vous rencontriez des gens qui y travaillent : vous y êtes. Le terme « institution » est pris ici au sens large. Qui n’a pas un lien à l’institution, si on considère la famille comme paradigme de toute institution ?
KRING VOOR
PSYCHOANALYSE VAN DE NEW LACANIAN SCHOOL (NLS)
PROGRAMME 2012-2013
Le Kring voor Psychoanalyse van
de NLS est une des 5 sociétés de la New
Lacanian School. Cette société a comme but la réalisation des objectifs de
la NLS et de l’AMP en Flandre et aux Pays-Bas. C’est à partir de ces objectifs
que le Kring constitue chaque année
son programme de travail.
Avec le programme de cette année 2012-2013 qui porte le titre “Uitvinding, sinthoom en psychosen”
(“Invention, sinthome et psychoses”), le Kring contribuera à la préparation du congrès de son École à
Athènes (“La psychanalyse et la psychose. De l’invention forcée à la croyance
au symptôme, 18 et 19 mai 2013), au congrès de l’Eurofédération (PIPOL 6, le 6
et 7 juillet 2013 à Bruxelles) et au
congrès de l’AMP (Paris 2014). Cinq vecteurs d’activités se feront le relais de
ce programme.
I.
L’axe central du travail est
constitué par les séminaires théorique
et clinique et les présentations de
malade. Ils sont organisés par le Bureau du Kring et verront cette année les contributions au séminaire
théorique de Luc Vander Vennet, Joost Demuynck, Lieve Billiet, Geert Hoornaert,
Lieven Jonckheere, Thomas Van Rumst, Stijn Vanheule, Marie-Alice Oosterlinck et
Nathalie Laceur.
II.
Il y a également des initiatives
mises en place par des membres du Kring:
–
Le
Séminaire de travail “l’Ecole de Lacan et la passe” en sera
à sa 13e année. Il se tiendra sous le titre : “De pure en de
toegepaste psychoanalyse revisited”.
(Retour sur la psychanalyse pure et appliquée). L’organisation en est confiée à
Luc
Vander Vennet, Lieve Billiet, Geert Hoornaert et Anne Lysy.
–
Le
Séminaire de travail, “Les études de cas de Freud, une lecture avec Lacan”
– 1e année : l’Homme aux loups. Organisé par le Bureau du Kring
–
Le
Groupe de travail “Psychanalyse et enfants” en sera
lui à sa 9e année, sous le titre “La pratique analytique avec des
enfants à l’époque de l’après-oedipe”. L’organisation en revient à Peter
Decuyper, Catherine Roex et Eddy Cabooter.
III.
Les
Samedis de la NLS au Kring voor
Psychoanalyse van de NLS :
Première partie (14-16h30): une
conférence autour du thème du congrès de la NLS par un invité suivi d’un débat
Deuxième partie
(17h-18h30): séminaire clinique; un membre du Kring présente un cas clinique;
la conversation clinique est introduite par l’invité.
Invités
et dates:
–
Samedi
24 novembre 2013: Alfredo
Zenoni (AME, Belgique)
–
Samedi
19 janvier 2013: Eric
Laurent (AME, France). Après cette conférence, Gil Caroz (AME, président de l’Eurofédération de Psychanalyse,
Belgique) présentera le thème de PIPOL 6 “Après l’Oedipe. Diversité de la
pratique analytique en Europe.”
–
Samedi
23 mars 2013: Augustin
Menard (AME, France)
IV.
Le
séminaire Nouage
Un
membre local de la NLS, un membre de la NLS d’une autre société de la NLS et un
représentant du Comité Exécutif de la NLS (cette année, avec Yves Vanderveken, vice-président de la
NLS) feront chacun une intervention; les deux premières seront cliniques, la
troisième théorique et portera sur le thème du congrès de la NLS.
Date:
Samedi 7 mars 2013,
de 14h30 à 17h.
V.
Evènement
à l’occassion de la sortie de la prochaine iNWiT, revue néerlandophone de la
NLS : “La psychanalyse aujourd’hui. Après les mythes.”
Certes,
des mythes sur la psychanalyse, il y en a. Avec ces mythes, certains espèrent
pouvoir la détruire. La psychanalyse ne veut pas convaincre du contraire; ce
n’est pas comme ça qu’elle survivra. Elle ne peut que témoigner et faire
l’effort d’élucider son éthique, éclaircir et mettre en question sa pratique, interroger
et élaborer sa théorie.
Le
contenu de la prochaine livraison d’iNWiT, qui sortira début décembre 2012, est
établi sur base de cette responsabilité. Elle traitera la question de comment la psychanalyse opère aujourd’hui.
Nombreux seront les contributions: Jacques
Lacan (entre autres Triomphe de la
réligion), Jacques-Alain Miller et plusieurs collègues de l’AMP; elles
seront théoriques et cliniques; il s’agira de psychanalyse pure et
appliquée.
Quelques
semaines plus tard, le samedi 8 décembre, lors d‘un évènement qui sera à la fois
sérieux, léger et festif, la revue sera présentée au public. Un public plus
large que notre communauté de travail; la soirée est ouverte à chaque profane
interessé, qui veut savoir, au-delà les mythes que les non-believers mordus tentent de faire circuler; qui veut savoir,
par exemple, ce dont il s’agit vraiment pour la psychanalyse.
L’évènement
aura lieu à Anvers, dans un centre d’art contemporain. Quelques personnalités
du monde culturel et intellectuel en Flandre ont accepté l’invitation à lire la
revue en avant-première. En conversation avec quelques membres du Kring.
La
soirée sera animée par Ruth Joos,
présentatrice du programme culturel ‘Joos’ (Radio
Eén). Suivi par une réception festive.
Date
et lieu : Samedi
8 décembre au ‘Studio’ à Anvers.
Plus de renseignements: Bureau du Kring
Joost
Demuynck, président (joost.demuynck@telenet.be)
Nathalie
Laceur, vice-présidente (laceur.nathalie@gmail.com)
Glenn
Strubbe, trésorier (glenn.strubbe@gmail.com)
Els
Van Compernolle, secrétaire (e.vancompernolle@gmail.com)
Site: www.kring-nls.org
DH
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La psychose ou la croyance radicale
au symptôme
Eric
Laurent
Qu’appelons-nous psychose ? Ce sera
l’objet de mon introduction à ce qui va se développer dans les travaux
préparatoires d’Athènes pour ensuite trouver sa scansion lors de ce congrès
lui-même*. Je propose une enquête sur la façon dont nous lisons dans la
pratique qui est la nôtre aujourd’hui ce que le mot de psychose veut dire pour
la psychanalyse.
Psychose
et Discours
Ce qui nous intéresse dans la pratique de
la psychanalyse ce sont les formes de discours par lesquelles le sujet
s’insère, jamais tout à fait, dans les discours établis, dans ce que nous
appelons la civilisation, en s’appuyant sur son symptôme. Freud concevait le
symptôme dans son rapport d’opposition à la civilisation. C’était une forme
pour lui de lien social alternatif. Le symptôme, rappelle-t-il, commence à deux
dans le lien sexuel avec le partenaire et s’oppose aux idéaux communs de la
civilisation. Le symptôme est une langue privée, distincte de la langue
commune. Lacan en est venu à mettre en questions l’idée de civilisation comme
Une. Elle est faite de discours multiples, au moins quatre, le discours du
maître, le discours universitaire, le discours de l’hystérique, le discours du
psychanalyste, autant de combinaisons qui permettent d’articuler le sujet
divisé dans l’Autre avec sa jouissance, petit a.[1]
Il faut ajouter à cette multiplicité dans la civilisation un autre discours qui
les ronge tous, le discours capitaliste où c’est l’objet a qui passe au zénith et redistribue les
permutations possibles. Le symptôme alors doit être conçu dans son insertion
toujours partielle dans les discours.

Le terme de psychose nous vient de la
psychopathologie de la clinique classique qui, au XIXè siècle et jusqu’au
premier tiers du XXè siècle s’était forcée de classer les formes de folie,
terme beaucoup plus ancien, dans une nouvelle systématicité. La clinique du
regard prolongée par la clinique de l’écoute nous a d’abord donné une foison,
une multiplicité sans limite de folies, de manies, pour ensuite s’organiser,
prendre forme, se déposer chez Kraepelin en deux grands axes, d’un côté
paranoïa – schizophrénie et les débats sur les paraphrénies, de l’autre manie
et mélancolie. Les dernières inventions marquantes de cette clinique ont été en
France l’automatisme mental de Clerambault en même temps que les paranoïas
sensitives de Kretschmer dans la zone de langue allemande et nous en avons des
traces, les enjeux que cela représentait dans les débats Jaspers, Clérambault
tels que nous les transmet la thèse de Jacques Lacan de 1932 qui signe la fin
d’une époque[2].
Freud a pris le terme de psychose au moment
où Kraepelin ordonnait les paraphrénies comme une forme de discours positive,
comme un effort pour reconstruire un monde alors que les croyances qui le
soutenaient avaient disparu[3].
Le discours psychanalytique a été établi par Freud sur la croyance au tragique
œdipien qui pour lui réglait les rapports de la libido et de la jouissance dans
les discours établis de la civilisation post-victorienne d’où il émergeait. Les
tragédies du XIXè siècles, non seulement celles de la réalité, mais les
tragédies littéraires dont les auteurs, Victor Hugo, Auguste Strinberg, Ibsen, nous parlent
encore, donnaient forme épique à ce moment de la civilisation où le règne de
l’interdit définissait l’horizon idéal du discours, la tragédie ainsi que le
grand roman épique du XIXè faisaient alors lien social. Nous y sommes encore
sensibles, ainsi les tragédies musicales, l’opéra de Verdi à Wagner est encore
entendu sur la planète. De ces formes littéraires qui faisaient lien social,
l’auteur prenait la forme d’un démiurge, d’un être à part, d’un nouveau prêtre
d’une religion en devenir – même Nietzsche y a cru un moment.
Freud a démocratisé le tragique du XIXè
siècle en supposant que le statut commun du sujet de l’époque était de vivre
son monde comme une tragédie. Le complexe d’œdipe, avec son nom scientifique,
était une tragédie commune, banale, ordinaire, pour tous, ordonnant l’affrontant
du père et du fils dans leur méconnaissance radicale. A cette tragédie banale
Freud avait donné forme épique et Lacan soupçonne que s’il l’a fait c’est qu’il
était pris lui-même dans la découverte de l’époque de la facticité de la
paternité.[4]
L’effondrement de l’Ancien Régime et la croyance au Père qu’elle soutenait,
ainsi que l’accumulation dans les métropoles industrielles de formes de parenté
qui jusque-là ne se mélangeaient pas, faisaient apparaître l’arbitraire du
père. La tragédie ordinaire d’œdipe donnait forme commune aux discours sur les
structures de parenté, en même temps que se produisait l’entreprise
classificatoire de la psychiatrie contemporaine de Freud.
Les psychoses étaient entendues par Freud
comme une forme de discours productive, soutenant l’effort du sujet en dehors
de la croyance au père et à la tragédie ordinaire, et répondant au champ
clinique systématisé à nouveaux frais par la psychiatrie. Mais ce va et vient
ne pouvait durer, c’était un équilibre instable. D’abord la psychiatrie elle-même
allait s’éloigner de la prise en compte des signes constituants de la psychose
et des formes productives du discours pour les rendre silencieuses, les ramener
à l’intérieur du corps à mesure que la place de la psychiatrie dans la médecine
se modifiait et la place de la médecine dans la science. Du côté de la
psychanalyse, elle-même s’éloignait pour des raisons structurales de la forme
épique du conflit psychique, autre nom de la tragédie ordinaire, pour
s’intéresser à la forme non nécessairement conflictuelle par laquelle
l’enveloppe formelle du symptôme[5]
traite la pulsion et les phénomènes de jouissance. Ce double éloignement fait
notre conjoncture et rend lisible combien c’est à partir de la question de la
psychose que s’aborde au mieux la double face du phénomène clinique qu’est la
croyance au Nom-du-Père et la croyance au symptôme.
La
métaphore paternelle, I & II
Dans la théorie, dans la phase classique de
son enseignement, Lacan a d’abord situé l’originalité de la psychose, sa
productivité à partir du contraste avec le fonctionnement normal entre
guillemets de la métaphore paternelle, de la tragédie banale œdipienne, il
extrait la structure où le Nom-du-Père est un opérateur qui agit sur l’énigme
pour l’enfant de ce qu’est le désir maternel et il fait garantie parce que dans
la langue les phénomènes de signification s’inscrivent sous une valeur phallique.

La psychose comme forme productive est ce
qui se produit lorsque le Nom-du-Père ne fait plus, ne joue plus en fonction de
cet opérateur, il dénude le fait que la langue ne loge pas les phénomènes de
jouissance.

Le corps du sujet est le lieu d’une
jouissance non symbolisable sous la valeur phi, de phénomènes pulsionnels
délocalisés hors des zones érogènes, il s’impose une jouissance non négativable,
en même temps que s’imposent des paroles, des phénomènes incompréhensibles, des
signes inédits, des messages inouïs, qui convergent vers le sujet dans un ordre
où entre ce nouvel Autre et la jouissance il y a un impossible à les
conjoindre.

La langue commune prend des accents
nouveaux. Lacan a décrit l’effort de stabilisation entre les signifiants et la
signification qui constituent une langue, à partir des apports de la
linguistique de Jakobson permettant de se déprendre de la fausse unité du signe
saussurien combinant codes et messages non seulement par un code permettant de
produire des messages mais par les effets de retour des messages sur le code. [6]

Messages de codes et codes de messages se
produisent dans une linguistique de la parole en acte où le fait de parler
lui-même, les actes de langage du sujet psychotique modifient la langue qu’il
utilise, jusqu’à ce que la langue nouvelle, modifiée par les actes de langage,
puisse accueillir les messages hors sens qui circulaient hors de toute norme[7].
Les conséquences de cet abord radical du phénomène psychotique et de
l’expérience clinique de l’issue que peut trouver le sujet psychotique a permis
à Lacan d’abord de généraliser son Nom-du-Père en le pluralisant, au pluriel
comme l’a montré Jacques-Alain Miller dans son commentaire développé de ce
chemin de la première métaphore paternelle chez Lacan jusqu’à la seconde
métaphore paternelle, où de la pluralisation des Noms-du-Père on passe à ce que
ce soit la langue elle-même qui prenne en charge les phénomènes de jouissance. [8]

En ce sens la seconde métaphore paternelle
chez Lacan est une généralisation de l’effort psychotique singulier à
l’ensemble du champ clinique. Du sujet psychotique nous avons à apprendre aussi
comment le sujet névrosé fait de son symptôme une langue et que lui aussi, à la
fois relève de la première métaphore paternelle mais aussi de la seconde.
La seconde métaphore paternelle où
l’ensemble de la langue prend en charge l’effort de nomination de la jouissance
est plus proche de Chomsky que de Jacobson. La règle universelle du lieu de
l’Autre tente de nommer cette jouissance. Chomsky avait une métaphore
éclairante pour désigner son effort. Il disait qu’il est possible de faire la
taxinomie de tous les poissons, d’établir la règle d’évolution des fossiles, de
décrire l’ensemble des variations des espèces. Mais tant qu’on ne comprend pas
la dynamique des fluides on ne comprend pas pourquoi les poissons tendent tous
vers la forme du requin. Pour les langues il cherchait quelle était la
dynamique des fluides. Il ne l’a pas trouvée. Il a considéré les limites de son
programme mais au moins l’avantage de son rêve de l’organe du langage était
d’articuler la langue à des phénomènes de corps.
Pour nous, la dynamique des fluides qui
ordonnent la langue c’est la façon dont la substance jouissante est prise en
charge par la langue elle-même et l’ordonne. Et cette leçon que le sujet
psychotique nous a transmis dans son effort singulier, Lacan l’a généralisée
pour nous à l’ensemble du champ clinique. Il y a un réel des structures qui est
plongé dans cet usage particulier qui définit pour nous après Lacan le champ de
notre pratique et de notre expérience. Meaning
is use, oui le sens c’est l’usage mais c’est l’usage de nomination de la
jouissance. La langue elle-même devient le lieu non pas du rêve chomskyen du
règne universel, mais devient le lieu de l’équivoque généralisée. Lacan ne
distingue pas un composant génératif de la syntaxe, de la sémantique, de la
pragmatique. Il considère les équivoques au niveau syntaxique, les équivoques
au niveau de la signification, les équivoques au niveau de la pragmatique.
Notre effort de même se trouve à l’envers
des tentatives classificatoires. Le paradoxe c’est que nous avons recueilli le
mot de psychose au moment où une nouvelle systématicité, une nouvelle
classification faisait surgissement dans les discours. L’enseignement de Lacan
a fait de cet abord de la psychose l’indication d’une voie où, de même que nous
considérons l’ensemble des équivoques au niveau de l’Autre qui donc ne les
règles pas, nous considérons combien dans chaque cas le sujet est un
inclassable. Les inclassables de la
clinique fut un titre choisi par Jacques-Alain pour un de nos congrès[9].
Les inclassables de la clinique c’est l’effort pour que le symptôme, au-delà
des regroupements par forme typique
puisse désigner la singularité d’un sujet.
Généralisation
joycienne
C’est l’horizon de Joyce-le-sinthome, à la
fois un nom propre, Joyce, et un nom commun, sinthome, à l’usage renouvelé bien
sûr, marqué de l’article défini, Joyce-le-sinthome
conjugué dans l’effort par Lacan de la singularité d’écriture du nœud joycien.
La sublimation joycienne n’est plus celle d’un inconscient qui transporte sa
vérité mais d’une vérité qui a laissé place à un savoir pour lire Ulysse, l’anecdote œdipienne de Joyce
n’est pas le plus utile. On voit bien dans les biographies qui lui sont
consacrées tout ce que Joyce avait lu et la façon dont il a voulu fonder
autrement une littérature et aussi se faire nouveau prophète dans sa langue,
est un effort qui a aussi par la littérature, par les messages qu’il envoie,
subvertit la langue elle-même. Au point – ce n’est pas seulement comme chez
Jacobson le message qui fait retour sur le code – au point qu’on a pu dire qu’après
Joyce la langue anglaise se retrouvait langue morte. Cette mort était bien
exagérée, elle était morte et elle a ressuscité, mais transformée. La
littérature est passée par le moment Joyce, s’est transformée, a recréé un
monde de personnages, mais autrement… Philippe Sollers a écrit Paradis, puis s’est arrêté, a eu un
moment de silence puis a écrit Femmes. La
littérature qui s’est retransformée après Joyce reprend le monologue de Molly
Bloom, à d’autres frais et maintenant inscrit la question féminine au premier
plan des énigmes que la littérature doit déchiffrer. Disons que la littérature
explore avec le sujet psychotique ce que c’est que d’être « la femme qui
manque aux hommes »[10].
La généralisation joycienne où le statut
généralisé, ordinaire, de l’effort
psychotique nous a amené à considérer les formes ordinaires de la psychose, non
plus seulement ces formes extraordinaires en contraste avec le tragique banal,
mais au contra
ire partir des formes ordinaires de la
métaphore délirante, de l’effort de signification particulier, de l’effort de
réduction du sens à l’écriture qui se fait dans le symptôme de chacun, qu’il
soit passé par l’expérience de la psychanalyse ou pas. S’il passe par
l’expérience de la psychanalyse il a une chance de le savoir sinon il mettra
plus de temps, comme le disait Lacan à devenir un personnage de son histoire
écrite.
Le
Nom-du-Père se transforme mais ne disparaît pas
« Psychose ordinaire » est le nom
d’un programme de travail qui a commencé dans la Section clinique lorsque nous
nous sommes demandé qu’était le sujet psychotique lorsque la psychose n’était
pas déclenchée. Nous sommes partis de cette question et nous avons interrogé le
texte Schreberien pour la situer[11].
Et puis de la psychose non déclenchée on s’est aperçu qu’il se passait beaucoup
de choses dans cet espace avant ce moment où quelque chose s’effondre, se
détache. Il y a eu la scansion du rendez-vous d’Antibes[12]
qui a permet de donner une forme à tous ces phénomènes en nommant les
phénomènes de branchements/débranchements dans l’Autre, définissant tout un
champ de la clinique ordinaire de la psychose qu’il nous fallait explorer. Pour
autant ce champ de la psychose ordinaire ne veut pas dire que tout soit
psychotique. Il ne s’agit pas de confondre les leçons du sujet psychotique qui
porte sur l’ensemble du champ clinique avec une catégorie clinique comme telle,
devenant la catégorie majoritaire de notre expérience. Nous nous retrouverions
un peu comme à l’époque Kraepelinienne où 80% des gens hospitalisés en hôpital
psychiatrique étaient considérés comme paranoïaques. Nous, nous aurions partout
de la psychose ordinaire. Non ! C’est un programme de travail, une
enquête, une orientation jusqu’à ce que nous sachions à quoi nous avons
affaire. Et d’ailleurs sans doute il viendra peut-être un jour où le mot
psychose sera tellement étranger à l’esprit du temps qu’il faudra parler de
délires ordinaires en retrouvant les accents, comme dit Jacques-Alain Miller
dans le dernier numéro du Point[13],
les accents Erasmiens de Jacques Lacan, de l’Eloge de la folie, « tout le
monde est fou, c’est-à-dire délirant »[14].
Ça ne veut pas dire que tout le monde soit psychotique. Mais, tout cela fait
partie de notre enquête contemporaine au XXIè siècle de ce que veut dire pour
nous la question de la psychose.
De même que le statut ordinaire de la
psychose ne veut pas dire sa diffusion universelle, de même les leçons que nous
tirons du sujet psychotique ne font pas disparaître pour autant la fonction
paternelle. Cette fonction paternelle reste là, reste là modifiée. Il y a un
père qui a un statut plus ordinaire. Lacan l’a appelé celui qui est encore
capable de nous épater – avec un jeu de mot sur le pater.[15]
C’est celui qui fait exception, celui qui est capable de nous surprendre.
Jacques-Alain s’était servi de ça pour montrer que même sous la fonction
clownesque on voyait l’homme politique contemporain essayer d’épater, pris dans
les médias, dans l’industrie de la communication, celui qui essaie d’épater[16].
Il faut le faire de la bonne façon, bien sûr.
Mais on voit encore l’enjeu des élections
grecques aujourd’hui où nous saurons ce soir si c’est les techniciens de l’Euro
ou le brave garçon, Alexis Tsipras, qui a épaté tout le monde, débarquant avec
une rhétorique flamboyante essayant de faire croire qu’il avait la solution –
plût au ciel que ce fut le cas, mais ça ne semble pas entièrement convaincant.
Mais voilà un effort d’épater et moyennant quoi il y a un phénomène
d’adhérence, de croyance. Celui qui épate, c’est celui qui arrive dans notre
monde où il y a toujours plus de règlements, toujours plus de bureaucratie,
toujours plus de vigilance à tous les niveaux pour nous expliquer notre hygiène
de vie et de mort, il y en a qui arrivent à faire pas comme tout le monde.
Ceux-là entrent dans cette catégorie spéciale et qui collaborent à notre
enquête sur comment se transforme le nom-du-père ordinaire de l’existence, une
fois que nous avons notre horizon de l’inclassable.
A ce propos je
voudrais signaler combien la revue de la NewLacanian School, Hurly-Burly est un instrument d’utilité
publique. On trouve dans son numéro 7 le cours de Jacques-Alain Miller repris,
condensé sous une forme parfaitement lisible sur la question de « l’Autre
qui n’existe pas et ses comités d’éthique » sur la nomination[17]. Un article de Ian Hacking[18],
sur la différence entre l’optique de Kripke et de Putman sur la nomination fait
valoir combien en effet d’un point de vue logique le dernier mot lisible de la
philosophie analytique et de la logique contemporaine et sur ce point où nom
propre et nom commun, nom propre et nom d’espèce, natural kinds, viennent se rencontrer et mettre en cause de façon
radicale toute tentative de réduction du nom à sa description. Ce nom est
renvoyé à cet acte fondamental dit par Kripke le baptême originel[19].
Une rencontre qui pour nous fait écho avec le baptême de la jouissance que
reçoit le sujet, choc à un moment donné et qui ensuite trouve son nom. Ce nom
se transmet ensuite soit dans l’ensemble des noms possibles selon Kripke ou
selon Putman. Je remercie Adrian Price, le rédacteur de la revue et qui paie de
sa personne en écrivant l’article d’introduction[20]
ainsi que toute l’équipe d’Hurly Burly
qui est un instrument très utile pour préparer le congrès d’Athènes.
La fin du « privilège » de la folie
Je voudrais terminer sur ceci que l’ordinaire de l’effort psychotique, le fait
que tout le monde soit fou ou qu’il n’est plus un privilège que d’être fou, cet
effort-là doit permettre de sortir des confusions entre les pères en chairs et
en os et ce que nous appelons « père » en psychanalyse. Ce ne sont
pas les pères qui sont responsables de la psychose de leur enfant pas plus que
ce ne sont les mères qui sont responsables de l’autisme de leurs enfants. Il
faudra un jour, de même que nos collègues psychanalystes qui ont des enfants
autistes, ont pu faire leur coming out
et dire ce qui les avait motivé pour créer les institutions pour accueillir
leurs enfants et inventer le mixte entre éducatif et approche clinique qui les
a sauvées elles-mêmes et aidé leur enfant. De même, notre aggiornamento sur nos
usages de la psychose passera par un coming
out discret. Il fera partie de la façon dont au XXIè siècle les
psychanalystes doivent pouvoir parler de la psychose. Des voiles se
lèveront, des dialogues avec les
associations de parents, ou d’usagers de la catégorie de psychoses, feront
partie d’une conversation générale sur la psychose que la psychanalyse doit
aider à se tenir d’une façon plus ordinaire dans le siècle qui nous attend.
*
Intervention de clôture du Xè Congrès de la NLS qui s’est tenu à Tel-Aviv les
16 & 17 juin 2012.
[1] Lacan J., Le
Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991.
[2] Lacan, J., De
la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Seuil,
Paris, 1975.
[3] Cf. Freud, S.,
« Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (Le
Président Schreber) » (1911), Cinq
psychanalyses, Paris, PUF, 1954, pp. 263 à 324.
[4] Lacan, J., « Proposition du 9 Octobre 1967 sur
le psychanalyste de l’Ecole », Autres
Ecrits, Paris, Seuil, p. 243-261
[5] Lacan, J., « De nos antécédents », Ecrits, 1966, Paris, Seuil, p. 65-72.
[6] Cf. Lacan, J.,
« D’une question préliminaire à tout traitement possible de la
psychose », Écrits, op. cit., p.
540: « …un code constitué de messages sur le code, et […] un message
réduit à ce qui dans le code indique le message ».
[7] Cf. Lacan, J.,
“Subversion et dialectique du désir…” Écrits,
op. cit., p. 807: « Messages de
code et codes de message se distingueront en forms pures dans le sujet de la
psychose… ».
[8] Miller, J-A, L’orientation lacanienne, « Extimité »,
leçon du 5 février 1986, inédit.
[9] Cf. IRMA, La conversation d’Arcachon, Cas rares : les
inclassables de la clinique, Paon Collection, Agalma/Seuil, Paris, 1998.
[10] Cf. Lacan, J., “D’une
question préliminaire à tout traitement possible de la psychose”, op. cit., p. 566.
[11] IRMA, Le
Conciliabule d’Angers, Effets de surprise dans la psychanalyse, Paon
collection, Agalma/Seuil, 1997
[12] IRMA, La
psychose ordinaire, La Convention d’Antibes, Paon Collection, Agalma/Seuil,
Paris, 1999.
[13] Miller, J.-A., “La dame symptôme”, Le Point, No. 2074, 14 Juin 2012, p. 39
[14]
Lacan, J. , « LACAN pour
Vincennes ! » Ornicar ?, n°17/18,1979, pp. 278
[15] Lacan, J., Le
séminaire livre XIX, …ou pire, Seuil, Paris, 2011, p. 208.
[16] Miller, J.-A., “Hors de l’ordinaire pour mieux nous
épater” in Le Point, No. 2064, 5 April 2012, p. 58
[17] Miller,
J.-A., “Five Lessons on Language and the Real” transl. by A. Price in Hurly-Burly, Issue 7, May 2012, pp.
59-117.
Cours de l’orientation lacanienne II, 16 “L’autre qui n’existe pas et
ses comités d’éthique”, 1996-97, Séminaire en coll. avec E. Laurent, leçons
7,8, 10, 11 et 12. Inédit en français.
[18] Hacking,
I., “Putnam’s Theory of Natural Kinds and Their Names is Not the Same as
Kripke’s”, in Hurly-Burly, Issue 7, Ibid., pp. 129-49.
[19] Kripke,
S., Naming and Necessity, Blackwell,
Oxford, 1980, p. 96. Traduit en français par Pierre
Jacob et François Recanati et paru sous le titre « La Logique des noms
propres », 1982, Collection Propositions, 176 pages , Ed. de minuit.
[20] Price,
A., “On the Real and Natural-Kind Terms”, in Hurly-Burly, Issue 7, op.
cit., pp. 119-27.
DH
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La psychose ou la croyance radicale
au symptôme
Eric
Laurent
Qu’appelons-nous psychose ? Ce sera
l’objet de mon introduction à ce qui va se développer dans les travaux
préparatoires d’Athènes pour ensuite trouver sa scansion lors de ce congrès
lui-même*. Je propose une enquête sur la façon dont nous lisons dans la
pratique qui est la nôtre aujourd’hui ce que le mot de psychose veut dire pour
la psychanalyse.
Psychose
et Discours
Ce qui nous intéresse dans la pratique de
la psychanalyse ce sont les formes de discours par lesquelles le sujet
s’insère, jamais tout à fait, dans les discours établis, dans ce que nous
appelons la civilisation, en s’appuyant sur son symptôme. Freud concevait le
symptôme dans son rapport d’opposition à la civilisation. C’était une forme
pour lui de lien social alternatif. Le symptôme, rappelle-t-il, commence à deux
dans le lien sexuel avec le partenaire et s’oppose aux idéaux communs de la
civilisation. Le symptôme est une langue privée, distincte de la langue
commune. Lacan en est venu à mettre en questions l’idée de civilisation comme
Une. Elle est faite de discours multiples, au moins quatre, le discours du
maître, le discours universitaire, le discours de l’hystérique, le discours du
psychanalyste, autant de combinaisons qui permettent d’articuler le sujet
divisé dans l’Autre avec sa jouissance, petit a.[1]
Il faut ajouter à cette multiplicité dans la civilisation un autre discours qui
les ronge tous, le discours capitaliste où c’est l’objet a qui passe au zénith et redistribue les
permutations possibles. Le symptôme alors doit être conçu dans son insertion
toujours partielle dans les discours.

Le terme de psychose nous vient de la
psychopathologie de la clinique classique qui, au XIXè siècle et jusqu’au
premier tiers du XXè siècle s’était forcée de classer les formes de folie,
terme beaucoup plus ancien, dans une nouvelle systématicité. La clinique du
regard prolongée par la clinique de l’écoute nous a d’abord donné une foison,
une multiplicité sans limite de folies, de manies, pour ensuite s’organiser,
prendre forme, se déposer chez Kraepelin en deux grands axes, d’un côté
paranoïa – schizophrénie et les débats sur les paraphrénies, de l’autre manie
et mélancolie. Les dernières inventions marquantes de cette clinique ont été en
France l’automatisme mental de Clerambault en même temps que les paranoïas
sensitives de Kretschmer dans la zone de langue allemande et nous en avons des
traces, les enjeux que cela représentait dans les débats Jaspers, Clérambault
tels que nous les transmet la thèse de Jacques Lacan de 1932 qui signe la fin
d’une époque[2].
Freud a pris le terme de psychose au moment
où Kraepelin ordonnait les paraphrénies comme une forme de discours positive,
comme un effort pour reconstruire un monde alors que les croyances qui le
soutenaient avaient disparu[3].
Le discours psychanalytique a été établi par Freud sur la croyance au tragique
œdipien qui pour lui réglait les rapports de la libido et de la jouissance dans
les discours établis de la civilisation post-victorienne d’où il émergeait. Les
tragédies du XIXè siècles, non seulement celles de la réalité, mais les
tragédies littéraires dont les auteurs, Victor Hugo, Auguste Strinberg, Ibsen, nous parlent
encore, donnaient forme épique à ce moment de la civilisation où le règne de
l’interdit définissait l’horizon idéal du discours, la tragédie ainsi que le
grand roman épique du XIXè faisaient alors lien social. Nous y sommes encore
sensibles, ainsi les tragédies musicales, l’opéra de Verdi à Wagner est encore
entendu sur la planète. De ces formes littéraires qui faisaient lien social,
l’auteur prenait la forme d’un démiurge, d’un être à part, d’un nouveau prêtre
d’une religion en devenir – même Nietzsche y a cru un moment.
Freud a démocratisé le tragique du XIXè
siècle en supposant que le statut commun du sujet de l’époque était de vivre
son monde comme une tragédie. Le complexe d’œdipe, avec son nom scientifique,
était une tragédie commune, banale, ordinaire, pour tous, ordonnant l’affrontant
du père et du fils dans leur méconnaissance radicale. A cette tragédie banale
Freud avait donné forme épique et Lacan soupçonne que s’il l’a fait c’est qu’il
était pris lui-même dans la découverte de l’époque de la facticité de la
paternité.[4]
L’effondrement de l’Ancien Régime et la croyance au Père qu’elle soutenait,
ainsi que l’accumulation dans les métropoles industrielles de formes de parenté
qui jusque-là ne se mélangeaient pas, faisaient apparaître l’arbitraire du
père. La tragédie ordinaire d’œdipe donnait forme commune aux discours sur les
structures de parenté, en même temps que se produisait l’entreprise
classificatoire de la psychiatrie contemporaine de Freud.
Les psychoses étaient entendues par Freud
comme une forme de discours productive, soutenant l’effort du sujet en dehors
de la croyance au père et à la tragédie ordinaire, et répondant au champ
clinique systématisé à nouveaux frais par la psychiatrie. Mais ce va et vient
ne pouvait durer, c’était un équilibre instable. D’abord la psychiatrie elle-même
allait s’éloigner de la prise en compte des signes constituants de la psychose
et des formes productives du discours pour les rendre silencieuses, les ramener
à l’intérieur du corps à mesure que la place de la psychiatrie dans la médecine
se modifiait et la place de la médecine dans la science. Du côté de la
psychanalyse, elle-même s’éloignait pour des raisons structurales de la forme
épique du conflit psychique, autre nom de la tragédie ordinaire, pour
s’intéresser à la forme non nécessairement conflictuelle par laquelle
l’enveloppe formelle du symptôme[5]
traite la pulsion et les phénomènes de jouissance. Ce double éloignement fait
notre conjoncture et rend lisible combien c’est à partir de la question de la
psychose que s’aborde au mieux la double face du phénomène clinique qu’est la
croyance au Nom-du-Père et la croyance au symptôme.
La
métaphore paternelle, I & II
Dans la théorie, dans la phase classique de
son enseignement, Lacan a d’abord situé l’originalité de la psychose, sa
productivité à partir du contraste avec le fonctionnement normal entre
guillemets de la métaphore paternelle, de la tragédie banale œdipienne, il
extrait la structure où le Nom-du-Père est un opérateur qui agit sur l’énigme
pour l’enfant de ce qu’est le désir maternel et il fait garantie parce que dans
la langue les phénomènes de signification s’inscrivent sous une valeur phallique.

La psychose comme forme productive est ce
qui se produit lorsque le Nom-du-Père ne fait plus, ne joue plus en fonction de
cet opérateur, il dénude le fait que la langue ne loge pas les phénomènes de
jouissance.

Le corps du sujet est le lieu d’une
jouissance non symbolisable sous la valeur phi, de phénomènes pulsionnels
délocalisés hors des zones érogènes, il s’impose une jouissance non négativable,
en même temps que s’imposent des paroles, des phénomènes incompréhensibles, des
signes inédits, des messages inouïs, qui convergent vers le sujet dans un ordre
où entre ce nouvel Autre et la jouissance il y a un impossible à les
conjoindre.

La langue commune prend des accents
nouveaux. Lacan a décrit l’effort de stabilisation entre les signifiants et la
signification qui constituent une langue, à partir des apports de la
linguistique de Jakobson permettant de se déprendre de la fausse unité du signe
saussurien combinant codes et messages non seulement par un code permettant de
produire des messages mais par les effets de retour des messages sur le code. [6]

Messages de codes et codes de messages se
produisent dans une linguistique de la parole en acte où le fait de parler
lui-même, les actes de langage du sujet psychotique modifient la langue qu’il
utilise, jusqu’à ce que la langue nouvelle, modifiée par les actes de langage,
puisse accueillir les messages hors sens qui circulaient hors de toute norme[7].
Les conséquences de cet abord radical du phénomène psychotique et de
l’expérience clinique de l’issue que peut trouver le sujet psychotique a permis
à Lacan d’abord de généraliser son Nom-du-Père en le pluralisant, au pluriel
comme l’a montré Jacques-Alain Miller dans son commentaire développé de ce
chemin de la première métaphore paternelle chez Lacan jusqu’à la seconde
métaphore paternelle, où de la pluralisation des Noms-du-Père on passe à ce que
ce soit la langue elle-même qui prenne en charge les phénomènes de jouissance. [8]

En ce sens la seconde métaphore paternelle
chez Lacan est une généralisation de l’effort psychotique singulier à
l’ensemble du champ clinique. Du sujet psychotique nous avons à apprendre aussi
comment le sujet névrosé fait de son symptôme une langue et que lui aussi, à la
fois relève de la première métaphore paternelle mais aussi de la seconde.
La seconde métaphore paternelle où
l’ensemble de la langue prend en charge l’effort de nomination de la jouissance
est plus proche de Chomsky que de Jacobson. La règle universelle du lieu de
l’Autre tente de nommer cette jouissance. Chomsky avait une métaphore
éclairante pour désigner son effort. Il disait qu’il est possible de faire la
taxinomie de tous les poissons, d’établir la règle d’évolution des fossiles, de
décrire l’ensemble des variations des espèces. Mais tant qu’on ne comprend pas
la dynamique des fluides on ne comprend pas pourquoi les poissons tendent tous
vers la forme du requin. Pour les langues il cherchait quelle était la
dynamique des fluides. Il ne l’a pas trouvée. Il a considéré les limites de son
programme mais au moins l’avantage de son rêve de l’organe du langage était
d’articuler la langue à des phénomènes de corps.
Pour nous, la dynamique des fluides qui
ordonnent la langue c’est la façon dont la substance jouissante est prise en
charge par la langue elle-même et l’ordonne. Et cette leçon que le sujet
psychotique nous a transmis dans son effort singulier, Lacan l’a généralisée
pour nous à l’ensemble du champ clinique. Il y a un réel des structures qui est
plongé dans cet usage particulier qui définit pour nous après Lacan le champ de
notre pratique et de notre expérience. Meaning
is use, oui le sens c’est l’usage mais c’est l’usage de nomination de la
jouissance. La langue elle-même devient le lieu non pas du rêve chomskyen du
règne universel, mais devient le lieu de l’équivoque généralisée. Lacan ne
distingue pas un composant génératif de la syntaxe, de la sémantique, de la
pragmatique. Il considère les équivoques au niveau syntaxique, les équivoques
au niveau de la signification, les équivoques au niveau de la pragmatique.
Notre effort de même se trouve à l’envers
des tentatives classificatoires. Le paradoxe c’est que nous avons recueilli le
mot de psychose au moment où une nouvelle systématicité, une nouvelle
classification faisait surgissement dans les discours. L’enseignement de Lacan
a fait de cet abord de la psychose l’indication d’une voie où, de même que nous
considérons l’ensemble des équivoques au niveau de l’Autre qui donc ne les
règles pas, nous considérons combien dans chaque cas le sujet est un
inclassable. Les inclassables de la
clinique fut un titre choisi par Jacques-Alain pour un de nos congrès[9].
Les inclassables de la clinique c’est l’effort pour que le symptôme, au-delà
des regroupements par forme typique
puisse désigner la singularité d’un sujet.
Généralisation
joycienne
C’est l’horizon de Joyce-le-sinthome, à la
fois un nom propre, Joyce, et un nom commun, sinthome, à l’usage renouvelé bien
sûr, marqué de l’article défini, Joyce-le-sinthome
conjugué dans l’effort par Lacan de la singularité d’écriture du nœud joycien.
La sublimation joycienne n’est plus celle d’un inconscient qui transporte sa
vérité mais d’une vérité qui a laissé place à un savoir pour lire Ulysse, l’anecdote œdipienne de Joyce
n’est pas le plus utile. On voit bien dans les biographies qui lui sont
consacrées tout ce que Joyce avait lu et la façon dont il a voulu fonder
autrement une littérature et aussi se faire nouveau prophète dans sa langue,
est un effort qui a aussi par la littérature, par les messages qu’il envoie,
subvertit la langue elle-même. Au point – ce n’est pas seulement comme chez
Jacobson le message qui fait retour sur le code – au point qu’on a pu dire qu’après
Joyce la langue anglaise se retrouvait langue morte. Cette mort était bien
exagérée, elle était morte et elle a ressuscité, mais transformée. La
littérature est passée par le moment Joyce, s’est transformée, a recréé un
monde de personnages, mais autrement… Philippe Sollers a écrit Paradis, puis s’est arrêté, a eu un
moment de silence puis a écrit Femmes. La
littérature qui s’est retransformée après Joyce reprend le monologue de Molly
Bloom, à d’autres frais et maintenant inscrit la question féminine au premier
plan des énigmes que la littérature doit déchiffrer. Disons que la littérature
explore avec le sujet psychotique ce que c’est que d’être « la femme qui
manque aux hommes »[10].
La généralisation joycienne où le statut
généralisé, ordinaire, de l’effort
psychotique nous a amené à considérer les formes ordinaires de la psychose, non
plus seulement ces formes extraordinaires en contraste avec le tragique banal,
mais au contra
ire partir des formes ordinaires de la
métaphore délirante, de l’effort de signification particulier, de l’effort de
réduction du sens à l’écriture qui se fait dans le symptôme de chacun, qu’il
soit passé par l’expérience de la psychanalyse ou pas. S’il passe par
l’expérience de la psychanalyse il a une chance de le savoir sinon il mettra
plus de temps, comme le disait Lacan à devenir un personnage de son histoire
écrite.
Le
Nom-du-Père se transforme mais ne disparaît pas
« Psychose ordinaire » est le nom
d’un programme de travail qui a commencé dans la Section clinique lorsque nous
nous sommes demandé qu’était le sujet psychotique lorsque la psychose n’était
pas déclenchée. Nous sommes partis de cette question et nous avons interrogé le
texte Schreberien pour la situer[11].
Et puis de la psychose non déclenchée on s’est aperçu qu’il se passait beaucoup
de choses dans cet espace avant ce moment où quelque chose s’effondre, se
détache. Il y a eu la scansion du rendez-vous d’Antibes[12]
qui a permet de donner une forme à tous ces phénomènes en nommant les
phénomènes de branchements/débranchements dans l’Autre, définissant tout un
champ de la clinique ordinaire de la psychose qu’il nous fallait explorer. Pour
autant ce champ de la psychose ordinaire ne veut pas dire que tout soit
psychotique. Il ne s’agit pas de confondre les leçons du sujet psychotique qui
porte sur l’ensemble du champ clinique avec une catégorie clinique comme telle,
devenant la catégorie majoritaire de notre expérience. Nous nous retrouverions
un peu comme à l’époque Kraepelinienne où 80% des gens hospitalisés en hôpital
psychiatrique étaient considérés comme paranoïaques. Nous, nous aurions partout
de la psychose ordinaire. Non ! C’est un programme de travail, une
enquête, une orientation jusqu’à ce que nous sachions à quoi nous avons
affaire. Et d’ailleurs sans doute il viendra peut-être un jour où le mot
psychose sera tellement étranger à l’esprit du temps qu’il faudra parler de
délires ordinaires en retrouvant les accents, comme dit Jacques-Alain Miller
dans le dernier numéro du Point[13],
les accents Erasmiens de Jacques Lacan, de l’Eloge de la folie, « tout le
monde est fou, c’est-à-dire délirant »[14].
Ça ne veut pas dire que tout le monde soit psychotique. Mais, tout cela fait
partie de notre enquête contemporaine au XXIè siècle de ce que veut dire pour
nous la question de la psychose.
De même que le statut ordinaire de la
psychose ne veut pas dire sa diffusion universelle, de même les leçons que nous
tirons du sujet psychotique ne font pas disparaître pour autant la fonction
paternelle. Cette fonction paternelle reste là, reste là modifiée. Il y a un
père qui a un statut plus ordinaire. Lacan l’a appelé celui qui est encore
capable de nous épater – avec un jeu de mot sur le pater.[15]
C’est celui qui fait exception, celui qui est capable de nous surprendre.
Jacques-Alain s’était servi de ça pour montrer que même sous la fonction
clownesque on voyait l’homme politique contemporain essayer d’épater, pris dans
les médias, dans l’industrie de la communication, celui qui essaie d’épater[16].
Il faut le faire de la bonne façon, bien sûr.
Mais on voit encore l’enjeu des élections
grecques aujourd’hui où nous saurons ce soir si c’est les techniciens de l’Euro
ou le brave garçon, Alexis Tsipras, qui a épaté tout le monde, débarquant avec
une rhétorique flamboyante essayant de faire croire qu’il avait la solution –
plût au ciel que ce fut le cas, mais ça ne semble pas entièrement convaincant.
Mais voilà un effort d’épater et moyennant quoi il y a un phénomène
d’adhérence, de croyance. Celui qui épate, c’est celui qui arrive dans notre
monde où il y a toujours plus de règlements, toujours plus de bureaucratie,
toujours plus de vigilance à tous les niveaux pour nous expliquer notre hygiène
de vie et de mort, il y en a qui arrivent à faire pas comme tout le monde.
Ceux-là entrent dans cette catégorie spéciale et qui collaborent à notre
enquête sur comment se transforme le nom-du-père ordinaire de l’existence, une
fois que nous avons notre horizon de l’inclassable.
A ce propos je
voudrais signaler combien la revue de la NewLacanian School, Hurly-Burly est un instrument d’utilité
publique. On trouve dans son numéro 7 le cours de Jacques-Alain Miller repris,
condensé sous une forme parfaitement lisible sur la question de « l’Autre
qui n’existe pas et ses comités d’éthique » sur la nomination[17]. Un article de Ian Hacking[18],
sur la différence entre l’optique de Kripke et de Putman sur la nomination fait
valoir combien en effet d’un point de vue logique le dernier mot lisible de la
philosophie analytique et de la logique contemporaine et sur ce point où nom
propre et nom commun, nom propre et nom d’espèce, natural kinds, viennent se rencontrer et mettre en cause de façon
radicale toute tentative de réduction du nom à sa description. Ce nom est
renvoyé à cet acte fondamental dit par Kripke le baptême originel[19].
Une rencontre qui pour nous fait écho avec le baptême de la jouissance que
reçoit le sujet, choc à un moment donné et qui ensuite trouve son nom. Ce nom
se transmet ensuite soit dans l’ensemble des noms possibles selon Kripke ou
selon Putman. Je remercie Adrian Price, le rédacteur de la revue et qui paie de
sa personne en écrivant l’article d’introduction[20]
ainsi que toute l’équipe d’Hurly Burly
qui est un instrument très utile pour préparer le congrès d’Athènes.
La fin du « privilège » de la folie
Je voudrais terminer sur ceci que l’ordinaire de l’effort psychotique, le fait
que tout le monde soit fou ou qu’il n’est plus un privilège que d’être fou, cet
effort-là doit permettre de sortir des confusions entre les pères en chairs et
en os et ce que nous appelons « père » en psychanalyse. Ce ne sont
pas les pères qui sont responsables de la psychose de leur enfant pas plus que
ce ne sont les mères qui sont responsables de l’autisme de leurs enfants. Il
faudra un jour, de même que nos collègues psychanalystes qui ont des enfants
autistes, ont pu faire leur coming out
et dire ce qui les avait motivé pour créer les institutions pour accueillir
leurs enfants et inventer le mixte entre éducatif et approche clinique qui les
a sauvées elles-mêmes et aidé leur enfant. De même, notre aggiornamento sur nos
usages de la psychose passera par un coming
out discret. Il fera partie de la façon dont au XXIè siècle les
psychanalystes doivent pouvoir parler de la psychose. Des voiles se
lèveront, des dialogues avec les
associations de parents, ou d’usagers de la catégorie de psychoses, feront
partie d’une conversation générale sur la psychose que la psychanalyse doit
aider à se tenir d’une façon plus ordinaire dans le siècle qui nous attend.
*
Intervention de clôture du Xè Congrès de la NLS qui s’est tenu à Tel-Aviv les
16 & 17 juin 2012.
[1] Lacan J., Le
Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991.
[2] Lacan, J., De
la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Seuil,
Paris, 1975.
[3] Cf. Freud, S.,
« Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (Le
Président Schreber) » (1911), Cinq
psychanalyses, Paris, PUF, 1954, pp. 263 à 324.
[4] Lacan, J., « Proposition du 9 Octobre 1967 sur
le psychanalyste de l’Ecole », Autres
Ecrits, Paris, Seuil, p. 243-261
[5] Lacan, J., « De nos antécédents », Ecrits, 1966, Paris, Seuil, p. 65-72.
[6] Cf. Lacan, J.,
« D’une question préliminaire à tout traitement possible de la
psychose », Écrits, op. cit., p.
540: « …un code constitué de messages sur le code, et […] un message
réduit à ce qui dans le code indique le message ».
[7] Cf. Lacan, J.,
“Subversion et dialectique du désir…” Écrits,
op. cit., p. 807: « Messages de
code et codes de message se distingueront en forms pures dans le sujet de la
psychose… ».
[8] Miller, J-A, L’orientation lacanienne, « Extimité »,
leçon du 5 février 1986, inédit.
[9] Cf. IRMA, La conversation d’Arcachon, Cas rares : les
inclassables de la clinique, Paon Collection, Agalma/Seuil, Paris, 1998.
[10] Cf. Lacan, J., “D’une
question préliminaire à tout traitement possible de la psychose”, op. cit., p. 566.
[11] IRMA, Le
Conciliabule d’Angers, Effets de surprise dans la psychanalyse, Paon
collection, Agalma/Seuil, 1997
[12] IRMA, La
psychose ordinaire, La Convention d’Antibes, Paon Collection, Agalma/Seuil,
Paris, 1999.
[13] Miller, J.-A., “La dame symptôme”, Le Point, No. 2074, 14 Juin 2012, p. 39
[14]
Lacan, J. , « LACAN pour
Vincennes ! » Ornicar ?, n°17/18,1979, pp. 278
[15] Lacan, J., Le
séminaire livre XIX, …ou pire, Seuil, Paris, 2011, p. 208.
[16] Miller, J.-A., “Hors de l’ordinaire pour mieux nous
épater” in Le Point, No. 2064, 5 April 2012, p. 58
[17] Miller,
J.-A., “Five Lessons on Language and the Real” transl. by A. Price in Hurly-Burly, Issue 7, May 2012, pp.
59-117.
Cours de l’orientation lacanienne II, 16 “L’autre qui n’existe pas et
ses comités d’éthique”, 1996-97, Séminaire en coll. avec E. Laurent, leçons
7,8, 10, 11 et 12. Inédit en français.
[18] Hacking,
I., “Putnam’s Theory of Natural Kinds and Their Names is Not the Same as
Kripke’s”, in Hurly-Burly, Issue 7, Ibid., pp. 129-49.
[19] Kripke,
S., Naming and Necessity, Blackwell,
Oxford, 1980, p. 96. Traduit en français par Pierre
Jacob et François Recanati et paru sous le titre « La Logique des noms
propres », 1982, Collection Propositions, 176 pages , Ed. de minuit.
[20] Price,
A., “On the Real and Natural-Kind Terms”, in Hurly-Burly, Issue 7, op.
cit., pp. 119-27.
Compte-rendu de la 34ème rencontre du Pont Freudien à Montréal les 26, 27 et 28 octobre 2012
Alexandre Stevens : La psychose ordinaire et les stabilisations par l’imaginaire
Montréal, le 4 novembre 2012, par Anne Béraud
Alexandre Stevens est intervenu à Montréal, d’abord pour une conférence qui a réuni une cinquantaine de personnes dont le titre était La solitude moderne ou le chaque-Un tout seul ; puis dans le cadre d’un séminaire du Champ Freudien sur La psychose ordinaire et les stabilisations par l’imaginaire, qui a rassemblé tout au long du week-end 28 personnes.
L’ensemble des activités s’est déroulé dans les locaux de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) dans une atmosphère conviviale et détendue, s’accordant avec le style rigoureux d’Alexandre Stevens, parsemé d’exemples cliniques précis, permettant de faire entendre à l’auditoire les questions en jeu.
La salle, aussi bien lors de la conférence, que tout au long du séminaire, a largement participé par ses commentaires et questions.
La conférence a été introduite par Ruzanna Hakobyan qui a évoqué sa rencontre, treize ans plus tôt, avec A. Stevens à Erevan en Arménie, première rencontre avec la psychanalyse lacanienne qui a déterminé son parcours dans celle-ci.
Lors de la conférence La solitude moderne ou le chaque-Un tout seul, A. Stevens a d’abord rappelé que la fonction paternelle, en articulant le désir et la loi, soutient des jouissances légitimes et permet de construire ses propres idéaux. Mais l’exception du Père n’est plus de mise. L’objet de consommation vient se substituer à la fonction paternelle laissant le sujet très seul. L’objet de consommation se métonymise et soutient le désir de l’obtenir, formant un pseudo idéal qui n’est pas un idéal. Lacan l’a repéré assez tôt en y répondant avec la pluralisation des noms-du-père. À chacun de bricoler quelque chose à cette place. À chaque sujet de se donner des repères, de construire son sinthome. Par exemple, une femme comme symptôme pour un homme. Puis, A. Stevens a développé l’aspect du Un-tout seul, reprenant l’exemple donné par Jacques-Alain Miller de l’addiction comme racine du symptôme, en tant que ça montre la réitération du même Un (l’alcoolique boit toujours le même verre : 1+1+1+1…). A. Stevens a terminé la conférence expliquant le symptôme analytique, côté sens avec sa vérité cachée et côté jouissance du trait qui se répète malgré le sujet, reprenant l’exemple de la passe de Jacqueline Dhéret (les miettes sonores).
Lors du séminaire de lecture, Alexandre Stevens a commenté le chapitre VI « La lettre d’amur » du Séminaire XIX … ou pire, de Jacques Lacan. Ce commentaire s’inscrit dans le cycle de notre séminaire mensuel du Pont Freudien, où nous étudions cette année le Séminaire XIX … ou pire.
Le commentaire détaillé d’A. Stevens, presque ligne à ligne, de ce chapitre, à partir de la lettre d’amur :
« Entre l’homme et la femme,
Il y a l’amour.
Entre l’homme et l’amour,
Il y a un monde.
Entre l’homme et le monde,
Il y a un mur. »1 ;
autant de façons de dire qu’il n’y a pas de rapport sexuel, lui a permis de déplier l’architecture de la demande d’amour : « Je te demande de refuser ce que je t’offre parce que c’est pas ça. »
A. Stevens a rappelé que l’amour inclut la haine. La haine n’est pas l’opposé de l’amour. C’est ce que Freud nommait l’ambivalence. Ce qui est à l’opposé de l’amour, c’est l’indifférence, comme l’indiquait Freud. Au fondement du « Je t’aime », il y a la haine car « je voudrais que quelque chose te soit arraché et qui me fasse une place », donc la demande d’amour inclut la haine, d’où l’invention par Lacan du terme d’« hainamoration ».
De l’écriture de la phrase sous forme de fonction propositionnelle, puis sous forme de nœud borroméen ─ le premier dans l’enseignement de Lacan ─, de ce nœud de sens (demander, offrir, refuser), nous voyons surgir l’objet (a) : « Je te demande de refuser ce que je t’offre parce que c’est pas ça que je désire. » « C’est pas ça » : c’est l’objet en tant qu’il n’a pas de nom qui se dégage du nœud des trois. L’objet a est serré par cet ensemble.
Lors du séminaire clinique, Geneviève Houde et Tahar Amghar ont chacun présenté un cas rencontré en institution. Il s’agissait de psychoses déclenchées mais pas florides. On retrouvait dans les deux cas un délire métonymique, dont l’un, présenté par Geneviève Houde, concernait une recherche de noms de maladies qu’aucun nom n’arrêtait. Poison et traitement à la fois, c’était le point d’appui principal de ce sujet. Le second cas, exposé par Tahar Amghar, révélait un sujet pour lequel les tentatives de suicide étaient le point d’appui pour faire appel à l’Autre, et dont la suppléance avait fini par être le circuit institutionnel dont les urgences hospitalières faisaient partie.
Lors du séminaire théorique sur La psychose ordinaire et les stabilisations par l’imaginaire, A. Stevens a repris le syntagme de psychose ordinaire, catégorie pragmatique inventée par Jacques-Alain Miller à partir de la dernière clinique de Lacan, donc dans une clinique continuiste, mais qui n’en demeure pas moins du côté des psychoses dans une clinique structurale. Le phénomène élémentaire contient toute la structure de la psychose, il vient pointer le moment où l’imaginaire fout le camp. La métonymie incessante a la même structure. La psychose ordinaire est-elle une psychose sans phénomène élémentaire ?
A. Stevens a déplié la liste des petits indices de la forclusion indiqués par J.-A. Miller dans l’article « Effet retour sur la psychose ordinaire » dans Quarto No 94-95 : indices par rapport au social (débranchement, désarrimage), indices qui relèvent de l’idée de soi et indices par rapport au corps.
À partir de la forclusion généralisée, où au départ, le Père n’opère pour personne, on va repérer quel trait stabilise tel sujet. Le trait de singularité absolue du sujet (tel qu’exposé dans les témoignages de passe) est-il si différent du phénomène élémentaire ? La différence est qu’il n’est pas attribué à l’Autre (il n’y a pas le tiret de la réplique comme dans l’exemple du Séminaire III de Lacan « – Truie »).
Dans la psychose ordinaire, quand l’axe imaginaire réussit, il y a un effet de normalisation.
A. Stevens a décliné différentes formes de stabilisations imaginaires : par l’idée imaginaire d’une communauté ; par le phénomène du dédoublement imaginaire hallucinatoire, comme dans le cas de Donna Williams ; par le marquage du corps (piercing ou tatouages comme des agrafes sur le corps) qui peut stabiliser un corps qui fuit et permet de tenir le sujet au corps. Le marquage du corps ne désigne pas nécessairement une psychose, mais il y a chez les psychotiques un côté pas arrêtable alors que chez les névrosés, il y a un principe de limitation.
Avant de nous proposer un schéma de la forclusion généralisée, A. Stevens a terminé le séminaire en nous parlant de Joyce qui se servit de la lettre pour se fabriquer un corps dans le corpus littéraire.
Père | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | |métaphore délirante
suppléances Béquilles
sinthome imaginaires
Les participants, ravis de cet intense travail, ont longuement applaudi Alexandre Stevens.
Nous poursuivrons le travail sur la psychose ordinaire avec Guy Briole en mars 2013 et avec Dominique Holvoet en avril 2013.
PREMIÈRES JOURNÉES DE TRAVAIL
DE LA SOCIÉTÉ BULGARE DE PSYCHANALYSE LACANIENNE,
GROUPE ASSOCIÉ DE LA NEW LACANIAN SCHOOL
DEVENIR MÈRE/ DEVENIR FEMME
QUESTIONS DE FILLES
10 et 11 novembre 2012 – Venus Conference Center – Grande salle de conférences
9, Blvd Dondoukov, entrée du côté de la rue Batcho Kiro Sofia
Traduction assurée
Avec la participation de:
Prof. Gilles ROUET, Attaché de coopération universitaire et scientifique à l’Institut Français de Sofia
Anne LYSY, psychanalyste, membre de l’ECF et de la NLS, Analyste de l’École Une, Belgique
Bernard SEYNHAEVE, psychanalyste, membre de l’ECF et de la NLS, Directeur du Centre Médico-Pédagogique Courtil, Belgique
Yves VANDERVEKEN, psychanalyste, membre de l’ECF, vice-président de la NLS, directeur thérapeutique au Centre Médico-Pédagogique Courtil, Belgique
Vessela BANOVA, docteur en sociologie, vice-présidente de l’Association Bulgare de Psychothérapie, psychanalyste, membre de la NLS et Présidente de la Société Bulgare de Psychanalyse Lacanienne (SBPL)
Dessislava IVANOVA, psychologue, psychanalyste, membre de la NLS et de la SBPL
Dr Bilyana MECHKOUNOVA, pédo-psychiatre, présidente de l’Association Bulgare de pédopsychiatrie, membre de la NLS et de la SBPL
Dr Evguenii GUENCHEV, psychiatre, psychanalyste, membre de la NLS et de la SBPL
Dr Lubomir JOUPOUNOV, pédiatre, Président de l’Association Enfant et Espace, membre de la SBPL
Anguélina DASKALOVA, psychologue clinicienne, membre de la SBPL
Diana ASSENOVA, psychologue clinicienne, membre de la SBPL
Milena POPOVA, psychologue, psychothérapeute, membre de la SBPL
Monika TCHIRPANLIEVA, membre de la SBPL
Nadejda PETROVA, membre de la SBPL
Théodora PAVLOVA, psychologue, membre-correspondant de la NLS et membre de la SBPL
Équipes des Centres de consulation familiale – Shoumen, Novi Pazar et Veliki Preslav
En partenariat avec le Champ freudien et l’Institut Français de Bulgarie
DEVENIR MÈRE/ DEVENIR FEMME
QUESTIONS DE FILLES
Le 2e Colloque Jacques Lacan à Sofia, en 2011, sur le thème « Les pères aujourd’hui» s’est achevé sur des questions telles que: «Une mère peut-elle devenir une femme heureuse? Le père est-il responsable du bonheur de sa femme?».
Toute une année du programme du CIEN « L’enfant et ses symptômes » en collaboration avec l’Institut médico-pédagogique Le Courtil, a été consacrée au thème «L’angoisse des mères». Pourquoi une mère est-elle angoissée quand elle doit être « une parent positif », selon le discours éducatif à la mode? Pourquoi la femme est-elle malheureuse au moment où la mère est satisfaite par son enfant? Dans ce fil s’ouvre tout un champ de recherche, théorique et clinique.
Mère et femme? Mère ou femme? C’est une question qui se pose pour bien des femmes, de façons diverses. Mais qu’est-ce qu’ « être femme » ou « être mère » ? Nous allons aborder cette fois la problématique mère-enfant du côté des questions de la féminité. Nous verrons comment la psychanalyse, avec Freud et Lacan, aborde ces questions de la sexualité féminine non comme faits biologiques mais comme positions subjectives, à partir d’un trou dans le savoir: « dans le psychisme, il n’y a rien par quoi le sujet puisse se situer comme être de mâle ou être de femelle» (Séminaire XI). Comme Jacques-Alain Miller le souligne, en lisant le Séminaire IV, dans « la mère » il y a une femme insatisfaite, structuralement: « Le partenaire de la mère en tant que femme est son manque, le manque du phallus ». C’est par rapport à cette insatisfaction constitutive du sujet femme qu’on peut saisir dans chaque cas quelle place l’enfant prend dans cette relation et s’il s’offre, ou non, comme solution au manque féminin. Cette perspective défait l’évidence de “La Mère” ou du couple mère-enfant. L’an dernier nous avions décomplété la dyade mère-enfant par le Père, cette fois nous vous proposons de la décompléter par la sexualité féminine.
Une fille cherche auprès de sa mère des réponses à la question « Qu’est-ce qu’une femme? » Qui répond alors : la mère « positive » ou la femme heureuse ou malheureuse ? La réponse existe-t-elle ? Quelles solutions trouvent les filles d’aujourd’hui ?
DEVENIR MÈRE/ DEVENIR FEMME
QUESTIONS DE FILLES
Samedi, 10 novembre 2012, de 9 h à 18h30
Grande salle de conférences
09.00 – 09.30 Accueil
09.30 – 11.00 Ouverture des journées de travail
Vessela Banova, Présidente de la Société Bulgare de Psychanalyse Lacanienne (SBPL)
Gilles Rouet, Attaché de coopération universitaire et scientifique à l’Institut Français de Sofia
Yves Vanderveken, psychanalyste, membre de l’ECF, vice-président de la NLS, directeur thérapeutique au Centre Médico-Pédagogique Courtil, Belgique
Anne Lysy, psychanalyste, membre de l’ECF et de la NLS, Analyste de l’École Une
11.00 – 11.30 Pause café
11.30 – 13.30 Questions de femmes
Modératrices : Anne Lysy et Théodora Pavlova
Vessela Banova : ”La jouissance féminine se transmet-elle de mère en fille?”
Dr Evguénii Guenchev : ”Une vraie femme”
Dr Lubomir Joupounov : ”Fanny Horn du roman ‘Ames condamnées’ : qu’est-ce qu’aime une femme chez un homme?”
13.30 – 15.00 Pause déjeuner
15.00 – 16.30 Questions de filles
Modérateurs : Bernard Seynhaeve et Vessela Banova
Anguelina Daskalova : ”Devenir femme – inscription dans le corps”
Dessislava Ivanova : ”Être ou ne pas être une femme?”
Dr Bilyana Mechkounova : ”Les réponses de Madeleine”
16.30 – 17.00 Pause
17.00– 18.30 Mère et femme ?
Modérateurs : Yves Vanderveken et Dessislava Ivanova
Milena Popova : ”Fille à sa fille”
Diana Assenova : ” Y a-t-il une vie en dehors de mon fils? ”
Monika Tchirpanlieva : ”Je veux être une Femme”
Dimanche, 11 novembre 2012, de 9h à 12h30
Grande salle de conférences
09.00 – 10.00 Comment devenir mère ?
Modératrices : Anne Lysy, Dr Bilyana Mechkounova
Théodora Pavlova : ”Le meilleur biberon”
Nadejda Petrova : ”À propos de Daniéla qui ne peut être mère qu’une seule fois”
10.00 – 10.15 Pause café
10.15 – 11.45 A la rencontre des questions subjectives dans le travail social
Modérateurs : Bernard Seynhaeve, Vessela Banova et Evguenii Guenchev
Présentation de vignettes cliniques du travail aux Centres de consulation familiale:
– Vessilé Zureb (Shoumen): „Espoir et Amour“
– Vénéta Ivanova (Novi Pazar): ”Les intentions d’une femme blessée”
– Plamena Kuncheva (Veliki Preslav): ”Le destin d’une jeune femme, mère et épouse”
11.45 – 12.30 En guise de conclusion – perspectives: Yves Vanderveken, Bernard Seynhaeve et Vessela Banova
XIe
Congrès de la NLS – Athènes, 18 & 19 mai 2013
Le sujet
psychotique à l’époque Geek
Typicité et
inventions symptomatiques
Dans un
monde où chaque « Un » est appareillé à son « i-objet », un
monde où être geek[1]
constitue un style de vie ordinaire, que devient ce que nous appelons
psychose ? Le triomphe des « i-gadgets » comme objets hors-corps
a bouleversé les rapports entre les parlêtres, jusque-là codifiés par ce que
Freud nommait le programme de la civilisation. Du XXè au XXIè,
nous sommes passés du siècle des discours qui nouent le lien social, au monde de
l’Un-tout-seul qui trouve appui sur le symptôme comme lien social
alternatif.
Dans son intervention
du Congrès de Tel-Aviv, qui fera référence pour celui d’Athènes, Éric Laurent
propose pour la NLS « une enquête sur la façon dont nous lisons dans la
pratique qui est la nôtre aujourd’hui ce que le mot de psychose veut dire pour
la psychanalyse »[2]. On peut en effet généraliser l’effort
psychotique, qui consiste à ordonner le monde sans le secours des discours
établis, à l’effort général de l’écriture du symptôme de chacun. Cette marque
symptomatique, sceau sur le corps, trace dans lalangue, ou encore invention forcée, consiste en une réduction de la
fuite du sens. À l’envers, le surf sur la toile affolée du web est présenté comme le tonneau des Danaïdes du XXIè
siècle. Ainsi pour Raffaele Simone, la médiasphère produit une révolution de
l’esprit plus large et plus pénétrante que celle que Platon pouvait craindre
dans Phèdre sur l'avènement de l'écriture[3].
Plutôt que d’adopter une attitude d’affliction nostalgique, nous dirons comment
la psychanalyse accueille ces nouvelles formes de livres en live que chacun écrit à son image, facebook privé toujours plus ouvert sur le monde, exposition de son propre cas en remaniement
permanent. Simone est cependant plus proche de Lacan lorsqu’il considère que les
médias ne sont pas l'extension de l'homme, mais au contraire, l'homme
l'extension des médias. L’« i-objet » n’est-t-il pas un organe
supplémentaire dont les blogueurs que nous sommes cherchent la fonction ?
Dans ce
contexte de grand désordre dans le réel[4],
la psychiatrie s’est éloignée toujours plus des signes constituants de la
psychose au profit du silence des
organes (au point de perdre tous repères, par exemple, sur le cas de Anders
Behring Breivik). Pendant ce temps, la psychanalyse, plutôt que de s’affliger
du déclin de l’imago paternelle, a révélé l’arbitraire du père, sa dimension de
fiction, pour s’attacher toujours plus à l’enveloppe formelle du symptôme. Ainsi
vise-t-elle le noyau de jouissance du symptôme dans ce qu’il a de plus réel,
constituant du même coup, pour le parlêtre, son point d’ancrage le plus
singulier.
De nombreux
discours tentent d’ordonner le monde. Lacan en a formalisé quatre, plus le
discours capitaliste « qui les ronge tous, où c’est l’objet a qui passe au zénith et redistribue les
permutations possibles »[5]. À
ce mouvement de la civilisation qui devient plurielle correspond la bascule
conceptuelle chez Lacan du passage de la première à la seconde métaphore
paternelle[6]. Ce n’est plus le Nom-du-Père mais l’ensemble
de la langue qui prend en charge les phénomènes de stabilisation de la
signification. Cet Autre que Lacan
barrait d’un trait pour marquer qu’il ne tenait son assurance que d’une
fiction, cet Autre qui donc n’existe pas, force chacun à produire la
singularité de sa trajectoire.
Il nous
faudra, dans les travaux du Congrès, mettre l’accent sur l’invention
symptomatique, sur le bricolage subjectif singulier qu’appelle l’époque de
l’Autre qui n’existe pas[7] et
ses « i-objets ». Autrement
dit, comment le sujet fait-il de son symptôme une langue ? Comment se
saisit-il des objets pour en faire des organes fonctionnels ? Éric Laurent
le souligne : c’est du sujet dit psychotique que nous avons à apprendre
comment, pour chacun, l’ensemble de la langue prend en charge l’effort de
nomination de la jouissance. Ainsi , la bonne façon d’être hérétique dans la
psychanalyse de l’après Œdipe[8]
serait « celle qui, d’avoir reconnu la nature du sinthome, ne se prive pas
d’en user logiquement, c’est-à-dire d’en user jusqu’à atteindre son réel, au
bout de quoi il n’a plus soif. »[9] Reconnaître la nature du sinthome, c’est
« reconnaître la façon dont la substance jouissante est prise en charge
par la langue elle-même et l’ordonne »[10]. C’est l’organe-langage qui fait du sujet un
parlêtre, ce qui implique qu’en même temps qu’il lui donne l’être, il lui
refile un avoir, son corps. En les
signifiantisant, l’organe-langage déchausse les organes du corps, ce qui les
rend problématiques et nécessite de leur trouver une fonction, sans le secours d’aucun discours établi pour
le dit schizophrène[11].
Nous
pourrons ainsi décliner le catalogue des inventions psychotiques[12] :
invention d’un discours, d’un recours pour pouvoir faire usage de son corps
dans le cas du schizophrène, invention d’un rapport à l’Autre pour surseoir au
lien social dans le cas du paranoïaque, invention impossible dans le cas du
mélancolique, invention d’un point d’ancrage ou d’une identification dans le
cas des psychoses ordinaires. La non-invention constitue par ailleurs une
classe tout aussi intéressante du fait que le traumatisme de la langue y
apparaît pur.
Notre
effort, déclare E. Laurent, se trouve cependant à l’envers des tentatives classificatoires.
Il y a un horizon de l’inclassable dans la psychanalyse qui vise cet effort
pour que le symptôme puisse désigner la singularité d’un sujet. Mais cette
extension à l’ordinaire de la psychose, le « tout le monde est fou »,
ne veut pas dire que tous soient psychotiques. « Il ne s’agit pas de
confondre les leçons du sujet psychotique qui portent sur l’ensemble du champ
clinique, avec une catégorie clinique comme telle qui deviendrait la catégorie
majoritaire de notre expérience »[13]. Ainsi notre enquête devra également explorer
« comment se transforme le nom-du-père ordinaire de l’existence, une fois
que nous avons notre horizon de l’inclassable »[14]. Et nous retrouverons avec la dimension du père
comme fiction, la typicité de la psychose, et les phénomènes de déclenchement
liés à la rencontre avec « Un père », phénomènes qui ne relèvent pas
de l’invention.
Le délire
ordinaire, c’est l’effort d’invention d’un geek. « On est sûr que c’est un délire quand
ça reste d’Un-tout-seul. […] Est-ce que ça arrive à faire lien social ou
pas ? Il y a parfois une contingence là-dedans. Il y a des formes de
délire dont on voit bien qu’elles ne peuvent se socialiser »[15].
Mais les fanatismes religieux, les thérapies autoritaires ou encore
l’évaluation généralisée ne révèlent-t-ils pas un furieux appel au père ?
À ces formes triomphantes du collectif, la psychanalyse n’oppose-t-elle pas une
réponse inédite en tant qu’expérience de traversée des impasses du « Un-tout-seul » ?
C’est la question que notre enquête sur la psychose à l’époque geek pourra contribuer à résoudre.
Dominique
Holvoet
[1] Geek, terme d'argot américain qui
désignait à l'origine une personne bizarre perçue comme trop intellectuelle. Peu
à peu utilisé au niveau international sur Internet., le terme est revendiqué
par les adeptes des gadgets de haute technologie. Selon l’Oxford American
Dictionary (en), l’origine du mot se trouve dans le moyen haut-allemand Geck,
qui désigne un fou, un espiègle et du néerlandais Gek qui désigne quelque chose
de fou. (source : wikipedia)
[2] Laurent E., « La
psychose ou la croyance radicale au symptôme », intervention au Congrès de
la NLS à Tel-Aviv à paraître dans Mental n°29 en janv. 2013, paru en anglais
dans Hurly-Burly n°8, oct. 2012.
[3] Simone R., Pris dans la toile, l'esprit aux temps du web, Gallimard, à
paraître dans la traduction française le 15 nov. 2012. Version originale en
italien : Presi nella rete. La mente ai
tempi del web, Saggi, avril 2012.
[4] Référence au titre du
prochain congrès de l’AMP à Paris en 2014. Intervention de J-A Miller paru dans
Lacan Quotidien 63, disponible sur le site de la NLS
[5] Laurent E. op.cit.
[6] Miller J-A, Extimité,
Cours du 5 février 1986.
[7]Miller J-A, « L’invention
psychotique », Quarto, 80/81, 2004 :
« L’Autre n’existe pas veut dire que le sujet est conditionné à devenir
inventeur ». Paru en anglais dans Hurly Burly n°8.
[8] Caroz G., voir son excellent
argument pour PIPOL 6, « Après l’oedipe ». Le Congrès de la NLS à Athènes
s’inscrit à ce titre dans la perspective du 2è Congrès Européen de psychanalyse
organisé par l’EuroFédération les 6 et 7 juillet 2013. (europsychoanalysis.eu)
[9] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, (1975-1976), Paris, Seuil,
2005, p. 15.
[10]
Laurent E., op.cit.
[11] Lacan J.,
« L’Etourdit » (1972), Autres
Ecrits, Seuil, 2001, p. 474.
… de ce réel : qu’il n’y a de rapport sexuel,
ceci du fait qu’un animal a stabitat qu’est le langage, que d’labiter c’est
aussi bien ce qui pour son corps fait organe, – organe qui, pour ainsi lui
ex-sister, le détermine de sa fonction, ce dès avant qu’il la trouve. C’est
même de là qu’il est réduit à trouver que son corps n’est pas-sans autres
organes, et que leur fonction à chacun, lui fait problème, – ce dont le
dit schizophrène se spécifie d’être pris sans le secours d’aucun discours
établi.
[12] Miller J-A, ,
« L’invention psychotique », Quarto,
80/81, p. 9, 2004.
[13]
Laurent E., op.cit.
[14]
Laurent E., op.cit.
[15] Miller J.-A., op. cit., p. 13.

Rapport du séminaire ouvert de ICLO-NLS
Dublin, le 20 octobre 2012
Samedi 20 Octobre, l’ICLO-NLS a eu lieu le premier de ses deux séminaires ouverts de l’année consacrés à Lacan et les Arts, dont le titre était « Tous nos Pères : dialogue entre littérature et psychanalyse » avec Carlo Gébler. L’événement qui s’est produit au Musée des Écrivains de Dublin, a attiré de nombreuses personnes, dont plusieurs ont participé à la discussion. Effectivement, ces séminaires ont été organisés, aussi bien dans leur structure que dans leur contenu, dans un esprit d’ouverture au grand public.
Florencia Shanahan (Présidente de l’ICLO-NLS) a ouvert le séminaire. Elle a commencé en interrogeant ce que la psychanalyse peut apprendre de l’artiste. Elle a rappelé que, suivant Freud et Lacan, il est en effet important de demander ce que la psychanalyse peut apprendre de l’artiste au lieu de se demander comment la psychanalyse peut s’appliquer à l’art. Introduisant la journée comme une exploration des fonctions du père et de l’écrit, elle a cité J.-A. Miller à propos de « la lecture de son propre inconscient » : « … ce livre dont un seul exemplaire a été imprimé, dont vous pouvez emporter partout avec vous le texte virtuel, là où est écrit le script de votre vie, ou du moins son brouillon. » Elle a remercié l’artiste Clodagh Kelly pour avoir fourni la peinture de l’affiche.
Puis l’écrivain Carlo Gébler a parlé de sa vie, de son travail et de ses relations avec ses parents, notamment son père. Il a parlé pendant plus d’une heure. Sa performance fut éblouissante et a fasciné le public. Particulièrement remarquable est son ouverture d’esprit à propos de ses expériences et de sa vulnérabilité. Il a dit que son écriture a beaucoup à voir avec le fait d’être reconnu par son père ; il écrit pour son père.
Carlo avait été introduit par Ross Skelton, psychanalyste et professeur (émérite) à l’Université Trinity College Dublin. Après le discours passionnant de Carlo, Ross fit une brève interview avec lui sur des questions comme la relation entre l’analyse et l’écriture. Puis il y eut une discussion animée entre Carlo et la salle. Parmi les sujets explorés, la question de l’écriture comme forme de thérapie. Carlo avait mentionné qu’il avait été en analyse et a fait remarquer que pour lui, l’écriture avait une valeur thérapeutique, comme il l’a nommée.
Après la pause-café, la séquence suivante intitulée « Perspectives psychanalytiques sur le Père » a été présidée par Lorna Kernan. Trois membres de l’ICLO ont présenté des textes sur la question du père. Claire Hawkes a présenté un résumé des idées de Freud sur ce sujet, ce qu’elle a fait en se concentrant particulièrement sur Le Complexe d’Œdipe, Totem et Tabou et le père dans Moïse et le Monothéisme. Elle a terminé son exposé en se référant à la belle nouvelle de l’écrivain irlandais Frank O’Connor « Mon complexe d’Œdipe ». Le deuxième exposé de cette séquence a été présenté par Joanne Conway. Elle a parlé de la perspective de Lacan sur le problème crucial du père. Elle a présenté l’argument qu’il y a encore un élément de réductionnisme anatomique/biologique impliqué dans la conception freudienne du père. Au lieu de considérer les vrais protagonistes, Lacan insiste sur la structure qui est en jeu dans la question du père, du moins le Lacan des années 50 où il mettait l’emphase sur le Nom-du-Père et la métaphore paternelle. Elle a dit qu’en tant qu’opérateur, la métaphore paternelle impute un effet médiateur, permettant d’autres voies dont l’enfant peut jouir. Elle a aussi mentionné que dès 1938, Lacan se préoccupait de ce qu’il appelait alors la dégradation de l’imago paternelle ; une idée qui sera reprise par le troisième et dernier orateur Alan Rowan. Il a parlé du changement de l’idée et de la fonction du père dans la société moderne. Il a résumé plusieurs changements contemporains, comme l’augmentation du travail des mères, les familles monoparentales et d’autres facteurs sociaux, culturels et économiques. Il a fait valoir que l’évolution du rôle du père a des conséquences sur la façon dont nous souffrons. Il a également attiré notre attention sur l’idée essentielle que « notre question concernant la paternité dans le XXIe siècle ne peut pas être séparée de la question du symbolique dans le XXIe siècle », c’est-à-dire que nous vivons dans un monde globalisé et un des effets secondaires en est, comme J.-A. Miller l’a fait remarquer, que le sujet est, aujourd’hui, plus que jamais, sans boussole. Vers la fin de son exposé, il a dit que c’est dans ce contexte que nous devons nous poser la question de la nature de la paternité qui ne peut plus compter sur un idéal ou sur le grand récit [narration].
Le dernier point est devenu le point de départ d’une discussion animée avec l’auditoire, après que Carlo Gébler and Ross Skelton furent invités à revenir sur le podium pour une table ronde avec les intervenants et le public. Parmi les nombreux thèmes qui ont été abordés et débattus, il y eut l’idée d’un changement de ce que les pères et mères sont – et représentent – pour leurs enfants. Des questions ont été soulevées et débattues sur la relation entre ces changements et le féminisme ; et même sur la façon dont le rôle modifié du père aurait pu éventuellement être l’un des facteurs qui contribua à la montée du fascisme au XXe siècle. Je vais laisser le dernier mot à Carlo Gébler : « S’il y a quelque chose qui m’a déterminé en tant qu’écrivain et en tant que personne, c’est la voix de mes parents ».
Rik Loose (ICLO-NLS)
Traduit de l‘anglais par Frédéric Rosenthal et Anne Béraud.




